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Psychopathologie sociale du confinement (2) (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha le 30.04.20 dans La Une CED, Les Chroniques

Psychopathologie sociale du confinement (2) (par Mustapha Saha)

21. L’universitaire Niklas Luhmann était fonctionnaire au début de sa carrière. C’est ainsi qu’il a pris conscience des disfonctionnements endémiques du système. Il s’est, dès lors, donné comme mission de façonner des curations palliatives, neutralisatrices des initiatives citoyennes. La vie sociale ne réduit pas aux mécanismes performatifs du système légal, ne se contente pas de replâtrages réformistes. L’hermétisme luhmannien recèle, en vérité, une redoutable stratégie technocratique de robotisation sociétale. Sa métathéorie enchevêtre les problématiques conceptuelles pour dissoudre la complexité des résistances réelles.

22. Le filtrage des initiatives émanant de la base, libérées de leur gangue étouffante par l’émergence de la révolution numérique, se profile ainsi comme ultime recours d’un ordre hiérarchique en survie, qui ne retient de la submersion télématique que les récupérations mercantiles et les combinaisons logarithmiques de contrôle. La communication est envisagée, dans cette perspective, comme interface abrogative de la pensée libre. L’intelligence critique est considérée comme une contingence parasitaire. Le sens de l’existence n’est, dans cette logique, qu’un moment éphémère où une possibilité programmatique s’actualise, se concrétise, et planifie les virtualités successives.

Le paradigme technocratique trouve, dans cette théorie, sa consécration définitive. Le contrôle des possibilités, par la multiplication des barrières sélectives, dévoile ainsi son idéologie tacite, le conditionnement des attentes selon des objectifs prédéterminés et l’élimination des risques par la conformation générale aux normes prédestinés.

 

23. Dans cette conception, le système, identité distincte close sur elle-même, et son environnement, sélectivement structuré, interagissent mécaniquement, selon leur code binaire procréatif. Cette construction débouche sur une société dichotomique, fondée sur la bipolarité inclusion-exclusion, et sur une communication automatique, sans intervention humaine. La société inclusive, prise en charge systémique de toutes les interconnexions sociétales, est un non-sens sociologique et une aberration éthique. Dans le pathos dirigiste, le vocable viral inclusion contamine les insignifiances cognitives et les grandiloquences politiques. La centralité refoule les interférences hors frontières. Ainsi s’instituent et se généralisent les fabriques d’assentiment. L’institutionnalisation des relations sociales, sur le seul critère de la régulation pyramidale, leur ôte toute spontanéité vivifiante, toute imprévisibilité tonifiante, toute créativité signifiante. La vie est anti-systémique par nécessité dynamique.

 

24. L’histoire du confinement est vieille comme l’humanité. La quarantaine se pratique systématiquement depuis des millénaires. Le nombre symbolique de quarante serait le fait d’Hippocrate, au cinquième siècle avant J.C, qui aurait défini ainsi la durée les infections aigües. Les chrétiens ont repris cette mesure pour leur carême. L’influence théologique sur les mesures sanitaires était patente aux époques où les hôpitaux étaient des hospices, où les pèlerins et les voyageurs étaient perçus comme des porteurs potentiels de maladies contagieuses. Le confinement est en relation directe avec la distinction du pur et de l’impur, du licite et de l’illicite, du rémissible et de l’inexpiable. La morale publique se fonde sur les spectacles de pénitence, d’expiation, de purification. La transgression de l’interdit vaut châtiment. Le sentiment de culpabilité s’inocule en même temps que l’épidémie. Quiconque ne se soumet pas devient lui-même un tabou, censuré, ostracisé, interdit de contact, poursuivi pour attitude déviante. L’épidémie est politiquement reconstruite comme une névrose obsessionnelle collective. Quand s’éteint l’épidémie, demeurent les retombées psychopathologiques.

 

25. Dès le quatorzième siècle, la séparation sociale et la mise au ban des lépreux sont imposées par la loi. La lèpre est considérée par les religieux comme une maladie de l’âme qui se manifeste par une dégradation du corps. L’ordonnance royale du 21 juin 1321 dicte la persécution et l’exécution en masse des lépreux afin de « débarrasser la surface de la terre d’une pourriture aussi infecte ». « Tous les lépreux, hommes, femmes, enfants de plus de quatorze ans, seront donc saisis et jetés en prison. On les interroge au plus tôt. Ceux qui avoueront leur maléfice seront brûlés. Ceux qui refuseront de faire des aveux seront mis à la torture, et l’aveu obtenu, ils seront brûlés comme les premiers. Les enfants de moins de quatorze ans, garçons et filles, seront enfermés pour la vie. Les femmes enceintes resteront en prison moins longtemps. Elles en sortiront le jour où leur enfant pourra être sevré et se passer d’elles. Mais ce jour-là, elles seront torturées et brûlées ».

 

26. Des rafles méthodiques sont organisées. Les biens des victimes sont confisqués. « Comme les lépreux sont au plus haut chef coupables de lèse-majesté et d’attentat contre la chose publique, leurs biens demeureront dans la main du roi jusqu’à nouvel ordre, et seront affectés, en partie à la nourriture des lépreux incarcérés, en partie à celle des frères, sœurs et autres personnes qui en jouissaient déjà précédemment, c’est-à-dire aux garde-malades ». Les lépreux sont nourris au début de l’internement, puis, « on s’occupe de les désinfecter. Pour cela, on les garrotte, et, après leur avoir fait prendre du vin afin de soutenir leurs forces, on les enfume. Avec des crocs, qui les torturent en les tenant à distance, on les questionne pour les contraindre à avouer leur crime ». « Enfin, on les brûle vifs, ou, comme il arrive quelquefois pour les lépreuses, on les emmure. Ces rigueurs sauvages étaient conformes aux prescriptions royales » (Robert Villepelet, Histoire de la ville de Périgueux et de ses institutions municipales jusqu’au Traité de Brétigny (1360), éditions Imprimerie de la Dordogne, Périgueux, 1908).

 

27. La peste noire fait vingt-cinq millions de victimes en Europe entre 1347 et 1352 et perdure de manière sporadique jusqu’au début du dix-neuvième siècle. Ibn Khaldoun évoque dans sa Muqaddima (Prolégomènes) la perte de ses parents et de plusieurs membres de sa famille à cause de cette malédiction. « Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l’Orient et de l’Occident. Elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, détruisit les plus beaux résultats de cette civilisation. Elle se montra quand les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence. Elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu’ils étaient menacés d’une destruction complète. La culture des terres s’arrêta faute d’hommes. Les villes furent dépeuplées. Les édifices tombèrent en ruine. Les chemins s’effacèrent. Les monuments disparurent. Les maisons, les villages, restèrent sans habitants. Et tout le pays cultivé changea d’aspect » (Les prolégomènes, d’Ibn Khaldoun, 3 tomes, traduction Mac Gukin de Slane, éditions Imprimerie Impériale, 1863).

 

28. La médecine médiévale s’avère impuissante à combattre la peste. La théorie miasmatique, expliquant le fléau par un poison contracté par respiration ou par contact direct, se combine avec la médecine galénique fondée sur les humeurs. Le poison, substance en putréfaction, provient des profondeurs de la terre, se répand dans l’air, à cause d’un orage ou un tremblement de terre, et retombe sur les humains. La médecine, la religion, la magie, la divination s’amalgament dans les explications hermétiques. On utilise comme remèdes les fumigations de bois, les plantes aromatiques, les cataplasmes à base de matières charogneuses. On croit que les parfums empêchent la pénétration du poison et les mauvaises odeurs facilitent sa sortie. Des alchimistes confectionnent des fragrances contre les sortilèges, les sorts, les envoûtements, les mauvais esprits, les démons, les dragons, les incubes et les succubes. Les malades sont encore plus affaiblis, parfois achevés, par les saignées destinées à évacuer le sang corrompu. On use et on abuse des laxatifs et des purgatifs. Les bains chauds, les rapports sexuels sont interdits parce qu’ils provoquent la sudation, ouvrent les pores et rendent les corps plus vulnérables aux venins aériens. La médecine galénique prescrit des régimes alimentaires. La putréfaction étant de nature humide et chaude, il faut ingérer des aliments secs et froids.

 

29. L’Eglise organise des incantations, des conjurations, des exorcisations, des processions pieds nus, des autoflagellations, des mortifications : « Si vous vivez selon votre chair, vous mourrez. Mais, si par l’Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez » (Paul de Tarse, Epîtres aux romains). Les moines donnent l’exemple, portent des tuniques de crin, pratiquent l’ascétisme, le jeûne prolongé, les privations volontaires. Le fétichisme fait commerce de talismans, d’amulettes, de médaillons, d’anneaux, de bagues serties de pierres précieuses, toujours portées à la main gauche. Pour expliquer l’inexplicable, on se réfère aux causes métaphysiques. « La mort par pestilence » sanctionne le vice et le péché. Guy de Chauliac, médecin avignonnais écrit : « On meurt sans serviteur. On est enseveli sans prêtres. Le père ne visite pas son fils, ni le fils son père. La charité est morte, l’espérance anéantie ».

 

30. Jean de La Fontaine synthétise la vision déterministe :

« Un mal qui répand la terreur / Mal que le Ciel en sa fureur / Inventa pour punir les crimes de la terre / La Peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom / Capable d’enrichir en un jour l’Achéron / Faisait aux animaux la guerre / Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés / On n’en voyait point d’occupés / A chercher le soutien d’une mourante vie / Nul mets n’excitait leur envie / Ni Loups ni Renards n’épiaient / La douce et l’innocente proie / Les Tourterelles se fuyaient / Plus d’amour, partant plus de joie / Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis / Je crois que le Ciel a permis / Pour nos péchés cette infortune / Que le plus coupable de nous / Se sacrifie aux traits du céleste courroux / Peut-être il obtiendra la guérison commune / L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents / On fait de pareils dévouements / Ne nous flattons donc point / Voyons sans indulgence / L’état de notre conscience / Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons / J’ai dévoré force moutons / Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense / Même il m’est arrivé quelquefois de manger / Le Berger / Je me dévouerai donc, s’il le faut / mais je pense / Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi / Car on doit souhaiter selon toute justice / Que le plus coupable périsse / – Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi / Vos scrupules font voir trop de délicatesse / Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce / Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur / En les croquant beaucoup d’honneur / Et quant au Berger l’on peut dire / Qu’il était digne de tous maux / Etant de ces gens-là qui sur les animaux / Se font un chimérique empire / Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir / On n’osa trop approfondir / Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances / Les moins pardonnables offenses / Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins / Au dire de chacun, étaient de petits saints / L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance / Qu’en un pré de Moines passant / La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense / Quelque diable aussi me poussant / Je tondis de ce pré la largeur de ma langue / Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net / A ces mots on cria haro sur le baudet / Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue / Qu’il fallait dévouer ce maudit animal / Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal / Sa peccadille fut jugée un cas pendable / Manger l’herbe d’autrui ! Quel crime abominable ! / Rien que la mort n’était capable / D’expier son forfait : on le lui fit bien voir / Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » (Jean de La Fontaine, Les Animaux malades de la peste).

 

31. L’art s’empare des thèmes fatalistes, l’apocalypse, le jugement dernier, la fin des temps, le Christ sur la croix au paroxysme de ses souffrances. Se représente le corps de Saint Sébastien criblé de flèches aux endroits où la peste inscrit ses marques. L’omniprésence de la mort se retrouve dans la poésie, qui chronique le fléau avec une exactitude notariale.

« Quand Dieu vit de sa maison / Du monde la corruption / Qui partout était si grande / Nul étonnement s’il eut envie / De prendre cruelle vengeance / De cette grande désordonnance / Si bien que sans plus attendre / Il fit sortir la mort de sa cage / Pleine de fureur et de rage / Et par le monde elle courait / Tuait tout et tout supprimait / Autant qu’il s’en présentait contre / Nul ne pouvait aller à l’encontre »(Guillaume de Machaut, 1300-1377, Le Jugement du roi de Navarre, extrait).

 

32. Le capitalisme triomphant s’est doté au dix-neuvième de théories prophylactiques en urbanisme, en médecine, en diététique, alibis scientistes du sécuratisme à l’intérieur et du colonialisme à l’extérieur. L’épidémiologie s’utilise comme optimisation de l’exploitation et minimisation des coûts sociaux. Les constructions de fer et de verre, qui bloquent l’humidité et laissent passer la lumière, se développent. Le sport et le thermalisme, d’abord réservés à la haute société, sont les moyens privilégiés de se maintenir en bonne santé. Rien n’échappe à l’assainissement. Le souci de la salubrité impose une architecture scientifique, inspirée des sanatoriums. On dompte la nature. On développe les villes en attendant le grand nettoyage par le vide des guerres mondiales.

 

33. Avec sa découverte du rôle des microbes, dans les contagions et les contaminations, Louis Pasteur fournit l’argumentaire imparable pour asseoir « le principe de rentabilité combustive et réorienter les valeurs données à la nourriture, aux boissons, à l’air respiré, au travail, au repos, à la propreté d’un corps censé laisser passer l’oxygène par la peau » (Georges Vigarello, Le sain et le malsain, Seuil, 1993). L’interdit nécessaire à la servitude volontaire passe donc par l’école, l’éducation, la pédagogie, le dressage des comportements, le pré-conditionnement des manières d’être et de vivre. La maladie, considérée comme une avarie biologique, une tare sociale, est confinée dans les hôpitaux, expulsée de la vie, la mort confiée aux pompes funèbres.

 

34. Les infections passent aussi par l’assiette, par un légume porteur d’une bactérie mortelle. L’élevage intensif favorise la transmission des substances funestes. La crise de la Vache Folle dans les années quatre-vingt-dix était inconcevable. L’épizootie est provoquée par une alimentation criminelle, des farines animales fabriquées avec des cadres d’animaux, qui développent l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), responsable de la destruction du système nerveux central. Des centaines de milliers de bovins sont infectés. Les scientifiques découvrent que le virus fatal est transmissible à l’être humain. La maladie fait plusieurs centaines de victimes humaines présentant des symptômes proches de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Cette catastrophe est à l’origine du principe de précaution, qui diminue peut-être les risques, mais n’apporte aucune guérison. Le cynisme financier transforme des animaux herbivores en bêtes carnivores. Quand le remède subit la loi du marché, la maladie se niche dans le tiroir-caisse.

 

35. La société de consommation fait des produits d’entretien, surchargés de nocivités chimiques, un fonds de commerce prospère. Les odeurs naturelles sont phobiquement traquées comme des signes de souillure. Les corps subissent, du matin au soir, les agressions prophylactiques, les savons, les champoings, les dentifrices, les déodorants, les crèmes, les onguents, à base d’antifongiques, d’antibactériens, de triclosan fragilisant les défenses immunitaires et perturbant le système endocrinien. L’hygiénisme atteint un tel excès que le biologiste et botaniste Marc-André Selosse préconise d’entretenir un certain degré de contamination et une saleté propre. Il s’agit, en l’occurrence, de comprendre et d’admettre le rôle des micro-organismes dans les interactions entre molécules hétérospécifiques et symbioses bioécologiques. Vivre dans un environnement aseptique et stérilisant nous prive des bactéries bénéfiques (Marc-André Selosse, Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Actes Sud, 2017).

 

36. La ville hygiénique idéale est décrite par Jules Verne dans son roman Les Cinq cents millions de la Bégum (1879). Les rues sont régulières, rectilignes. Les maisons sont en briques creuses pour assurer une bonne isolation sonore et thermique. Les tapis et les papiers peints, nids de microbes, sont proscrits. Les enfants sont éduqués à la propreté dès l’âge de quatre ans. « Ils considèrent la moindre tache sur leurs vêtements comme un déshonneur ». Afin de prévenir toute contagion, les malades sont confinés, distanciés, dans des hôpitaux décentralisés, n’hébergeant qu’un petit nombre de malades. Ces établissements sont construits en bois et brûlés chaque année pour les expurger de toute trace de maladie. Les maisons pourvues d’un jardin, largement espacées, ne dépassent jamais deux étages pour permettre la libre circulation de l’air et de la lumière. « Les fumées sont dépouillées des particules de carbone ». Les allées sont plantées d’arbres. Chaque carrefour dispose d’un square. Les existences oisives ne sont pas tolérées. Les étrangers, les jaunes, les noirs ayant participé à la construction sont éloignés. Les blancs avec les blancs. Le racisme se complait dans son propre confinement. Parfait modèle des banlieues pavillonnaires de l’entre-deux guerres.

 

37. L’hygiénisation méthodique a débouché sur son contraire, l’industrialisation de l’agriculture, la pesticidisation de la nature, la désertification des campagnes, la pollution généralisée. L’être humain, greffé, implanté, appareillé d’organes artificiels, se cybernétise, se bionise, se transgénise, se robotise, s’invulnérabilise, se transhumanise. Il se confine dans ses tentacularisations sans limites. L’être réparé, truffé de capteurs biométriques, débarrassé des maladies et des handicaps, s’achemine vers l’être augmenté, un golem désocialisé évoluant dans « la convergence NBIC », univers régi par les nanotechnologies, les biotechnologies, l’intelligence artificielle et les neurosciences (Hervé Chneiweiss, L’Homme réparé, Plon, 2012 ; L’Humain augmenté, sous la direction d’Edouard Kleinpeter, éditions du CNRS, 2013).

 

38. L’être interconnecté tous azimuts, démentalisé, réduit à ses fonctions motrices et cognitives, se transforme en kit modulable à volonté. Les imprimantes 3D préfigurent l’ère du cybernanthrope. Les organes abîmés d’un humain seront remplacés par des substituts confectionnés avec ses propres cellules. On imprime et on vascularise déjà sur des souris des morceaux microscopiques de peau, d’os, de foie, de veines. Les membres bioniques sont désormais contrôlables par la pensée à travers des électrodes implantées dans le cortex. Le système nerveux, par une simple injection dans une artère du cou, se câble à n’importe quel support extérieur, inerte ou vivant. Ces recherches et ces expériences sont principalement financées et réalisées par les armées, en Amérique par l’Agence pour les projets de recherche avancée de Défense (Darpa) du Pentagone, également à l’origine de l’invention d’Internet. Les russes s’arrogent l’excellence pour le développement des armes bactériologiques.

 

39. Il s’agit désormais de fabriquer des superhommes, des soldats invincibles, sans peur, capables de ne jamais dormir, de recevoir des balles ou des éclats de bombes et de cicatriser aussitôt, de dialoguer avec leurs implants cérébraux. Les objets connectés sont devenus des accessoires quotidiens, permettent, par exemple, de surveiller en permanence la pression artérielle et le rythme cardiaque. On envisage, grâce aux nanorobots, de réparer et d’entretenir le corps de l’intérieur, de remplacer les anticorps et d’empêcher le vieillissement des cellules. On prévoit même de télécharger la mémoire et la conscience sur support numérique et de vivre ainsi éternellement. L’humain n’aura plus besoin d’émotions, de sentiments, de désirs pour se sentir exister. Les électrodes stimuleront ses sensations. L’intelligence artificielle guidera sa pensée. Quand la vie s’immortalise, elle devient machine.

 

40. Nous ne serons ni les premiers ni les derniers à voyager dans notre chambre. N’est-ce pas le lot d’une partie de l’humanité condamnée par la maladie, la pauvreté, ou quelque étrange châtiment, au confinement provisoire ou prolongé ? N’est-ce pas le quotidien des artistes, des écrivains, des philosophes attelés dans leur retraite solitaire, modeste ou fastueuse, à la réalisation de leur œuvre ? N’est-ce pas le choix des ermites, des ascètes, des anachorètes convaincus que la vérité des choses se dissout dans la compagnie des hommes politiques ?

 

Mustapha Saha

 

* Nouveau livre : Mustapha Saha, Haïm Zafrani, Penseur de la diversité, éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve & Larose, Paris, 2020.

 

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A propos du rédacteur

Mustapha Saha

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Depuis son enfance, Mustapha Saha explore les plausibilités miraculeuses de la culture, furète les subtilités nébuleuses de l’écriture, piste les fulgurances imprévisibles de la peinture. Il investit sa rationalité dans la recherche pluridisciplinaire, tout en ouvrant grandes les vannes de l’imaginaire aux fugacités visionnaires. Son travail philosophique, poétique, artistique, reflète les paradoxalités complétives de son appétence créative. Il est le cofondateur du Mouvement du 23 mars à la Faculté de Nanterre et figure historique de mai 68 (voir Bruno Barbey, 68, éditions Creaphis). Il réalise, sous la direction d’Henri Lefebvre, ses thèses de sociologie urbaine (Psychopathologie sociale en milieu urbain désintégré) et de psychopathologie sociale (Psychopathologie sociale des populations déracinées), fonde la discipline Psychopathologie urbaine, et accomplit des études parallèles en beaux-arts. Il produit, en appliquant la méthodologie recherche-action, les premières études sur les grands ensembles. Il est l’ami, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, de grands intellectuels et artistes, français et italiens. Il accompagne régulièrement Jean-Paul Sartre dans ses retraites romaines et collabore avec Jean Lacouture aux éditions du Seuil. Il explore l’histoire du « cinéma africain à l’époque coloniale » auprès de Jean-Rouch au Musée de l’Homme et publie, par ailleurs, sur les conseils de Jacques Berque, Structures tribales et formation de l’État à l’époque médiévale, aux éditions Anthropos.

Artiste-peintre et poète, Mustapha Saha mène actuellement une recherche sur les mutations civilisationnelles induites par la Révolution numérique (Manifeste culturel des temps numériques), sur la société transversale et sur la démocratie interactive. Il travaille à l’élaboration d’une nouvelle pensée et de nouveaux concepts en phase avec la complexification et la diversification du monde en devenir.