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Présence de la mort, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 13.09.22 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman

Présence de la mort, Charles-Ferdinand Ramuz, Editions L’Aire Bleue, 2009, 160 pages, 11,85 €

Ecrivain(s): Charles Ferdinand Ramuz

Présence de la mort, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

 

Alors les grandes paroles vinrent ; le grand message fut envoyé d’un continent à l’autre par-dessus l’océan.

La grande nouvelle chemina toute cette nuit-là au-dessus des eaux par des questions et des réponses.

Pourtant, rien ne fut entendu.

Qu’attendre après cet incipit ? La prière du monde, et elle vient. La sublimation de la langue, et elle vient. La présence de Ramuz à son œuvre, et elle vient. L’immense beauté de la littérature, et elle vient.

La peur est un thème récurrent chez Ramuz. Elle n’a pas toujours un objet défini mais elle est ontologique, rivée aux hommes comme leur ombre même. Quelques années après ce roman, Ramuz écrira La Grande Peur dans la montagne, ouvrage qui concentrera l’essence de la peur ramuzienne : elle est diffuse, générale, elle touche à l’universel, elle est d’autant plus effrayante que nul ne peut rien contre sa cause car on ne la connaît pas.

La « grande nouvelle » est un message d’effroi : la fin y est annoncée, sans trop savoir comment et pourquoi. Un « trou » dans l’espace qui provoque la « chute » de la Terre vers le soleil. On n’en saura guère plus, ce n’est pas le propos. Ce sont les lieux, les hommes et les choses, soumis à l’avancée de l’apocalypse qui font la matière du roman. Et, au-delà, le règne du signe, qui fait la toile de l’œuvre de Ramuz tout entière.

Alors commence la collision planétaire entre le tout petit et l’infiniment grand. L’effarement des petites gens des bords du Léman est à la mesure de ce qui arrive, cosmique. Comment s’élever du lopin de terre à des phénomènes interstellaires dont nul ne comprend le mécanisme et – peut-être – la volonté ?

Cependant, là aussi, le journal est arrivé. Une petite femme maigre, qui est chargée de sa distribution, le corps tout de travers dans un corsage de coutil gris, tient au bras un panier d’osier, ne sachant pas ce qu’il y a dans son panier. Elle porte la nouvelle pliée en quatre, à côté de la même nouvelle pliée en quatre. Elle la dépose de porte en porte. Sur le vieux banc peint en vert, qui est adossé au mur de la grange, le maître, ayant fini son ouvrage, se met à lire : il n’a pas compris, c’est trop grand. Ça n’est pas pour nous, c’est trop grand. Notre monde à nous est tout petit. Notre monde à nous va jusqu’où nos yeux vont.

Quel désordre incompréhensible se saisit-il d’un monde rassurant, quadrillé, accessible à la raison des petites gens ? Le damier du pays, des champs, de la ville compose le paysage des vies de chacun. Organisé, gravé par la nature ou par les hommes, il est le cadre où les humains vivent, sans y penser, sans se préoccuper de comment ni de pourquoi.

Ils allument aussi les lampes dans les appartements. Il se fait, pas très loin du sol, dans les façades des maisons, des rectangles blancs ou jaunes. On ne voit plus les maisons. Rien que l’indication de là où on est et où on se tient ; quelque chose pour dire qu’il y a des présences là, à mi-hauteur pour la plupart, surélevées, superposées ; et on voit que les hommes se mettent les uns au-dessus des autres pour dormir, on voit qu’ils nichent comme des oiseaux.

C’est le désordre, un souffle cosmique qui fait grimper les températures autour du Lac. Ramuz focalise le phénomène sur les bords du Léman, ailleurs la chose a sûrement lieu aussi mais Ramuz est là, chez lui. Il est tellement là qu’il surgit dans le récit, tricoté, enserré dans les mailles du désastre qu’il raconte, comme solidaire de ses personnages, homme de cette terre parmi les hommes de cette terre. L’écrivain advient à son écriture comme s’il était saisi par le péril, comme frappé d’une épiphanie. Il happe le monde. « J’ai encore plongé ma plume dans l’encre. Je vivrai encore un peu. Je regarde tant qu’il m’est possible. Choses, je vous regarde, je vous vois ».

La collision est fracassante entre la grande catastrophe cosmique et le rituel ordonné des gens, de leur petite vie étroite, monotone, « avec des couchers, des levers pareils, des nuits pareilles, des mouvements de corps pareils ». L’opposition ordre/désordre suit tout au long du roman l’autre opposition petit/immense et la glorification des premiers termes de ces collisions aboutit peu à peu à une mélodie nostalgique, chantant les braves gens, le petit monde des rives du Léman. La mort est là, partout, avec la chaleur qui monte et étouffe, mais elle n’est effrayante que parce qu’elle cesse d’être celle des individus pour devenir celle de tous, éteignant toute la richesse des différences humaines.

Les petits enfants, les mères, ce qui est jeune, ce qui est vieux. Dans l’épais de l’air, sur les draps. Sous un toit ou sous point de toit ; dans chacune de ces centaines de centaines de maisons qui se suivent, éparses ou agglomérées, avec des fenêtres éclairées ou pas éclairées –, les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres les malades, les bien portants. Parce qu’il n’y a plus de différence entre les hommes.

Charles-Ferdinand compose dans cette dystopie une ode au monde, aux accents religieux et christiques comme dans ce point de fuite de la fin où il est impossible de ne pas voir la figure du Christ venu sauver les hommes.

La cloche sonne le troisième coup ; il leur a été dit : « Vous venez ? » Et puis, de nouveau : « Venez-vous ? ».

Une Personne a été devant eux sur la pauvre nappe à dentelles, entre les fleurs de la terre qui passent, parmi les petites lumières qui tremblent ; Elle leur a dit : « Vous venez ? » Et, dans leurs corps nouveaux, ils se sont avancés.

 

Léon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Charles Ferdinand Ramuz

 

Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse1 dont l'œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'Homme2. Ramuz puisa dans d'autres formes d'art (peinture, cinéma2) pour contribuer à la redéfinition du roman.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /