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Photographie en filigrane : à propos de l’ouvrage La galerie des beautés de Leonardo Marcos, par Yasmina Mahdi

Ecrit par Yasmina Mahdi le 09.06.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Photographie en filigrane : à propos de l’ouvrage La galerie des beautés de Leonardo Marcos, par Yasmina Mahdi

 

La galerie des beautés de Leonardo Marcos, éd. de La Différence, 2017, 30 €

 

Le livre La galerie des beautés est en lui-même ce qu’on appelle un beau livre, avec une couverture argentée tel un miroir produisant de légères anamorphoses. A l’intérieur, les phrases et citations sont traitées à l’aide d’une typographie élégante et recherchée. Il y a beaucoup de blanc, de vide. La composition de l’écriture forme des figures géométriques sur chaque page, un peu à la manière de calligrammes, mais sobres et courts. On peut aussi apparenter ces textes brefs à ceux utilisés dans l’art contemporain, par exemple chez Sophie Calle ou les Guerrilla Girls, puisqu’il s’agit du sujet « femmes ». Ici, l’écrit est déstructuré, ce qui perturbe la lecture immédiate. Donc, l’écrit de La galerie des beautés participe davantage du slogan que du texte littéraire à proprement dire.

A propos de l’auteur, Leonardo Marcos, né à Paris, fils de réfugiés politiques espagnols, nous dirons qu’il se situe à la lisière de la photographie de mode et de la photographie expérimentale, pratiquant la surexposition. (En effet, L. Marcos a réalisé la campagne de publicité pour Mauboussin, avec le lancement du parfum d’Arielle Dombasle). Nous parlerons d’une synthèse esthétique de la photographie et du monde de la mode et de la parfumerie. La conception est rigoureuse (loin de l’opulence des clichés de Pierre et Gilles), le cadrage des portraits identique de ces photographies en filigrane, où les traits et les contours sont tracés comme par transparence, des fils clairs à peine perceptibles sur les tirages. La surexposition des portraits en gomme les détails, les aspérités, et l’on dirait des dessins à la mine de plomb.

Rien ne se distingue des carnations, ni des imperfections. Les images sont des portraits de femmes, des visages de personnes dont certaines sont célèbres, privilégiées. Ces instantanés ont reçu tant de lumière qu’ils en deviennent indistincts. Toutes les femmes semblent traitées à égalité. La surexposition lamine les figures, en gomme les contours, réduisant l’individu à une ombre. Les modèles choisis sont déréalisés même si toutes ces femmes ont posé devant l’objectif avec pour incitation : « la beauté ». Leonardo Marcos opère dans la sophistication et l’épure, nimbant de brouillard les yeux, les bouches et les cheveux. Certaines femmes, jeunes filles ont les traits rendus si imperceptibles que l’on songe à ces portraits en médaillons encastrés dans les pierres tombales qui s’effacent progressivement avec le temps, jusqu’à devenir illisibles, évanescents.

L’évanescence, qualité longtemps attribuée à « l’éternel féminin », est une propriété qui tend à la diminution de l’apparition jusqu’à son éradication. L’effacement n’était-il pas le mot d’ordre de la place des femmes dans la société du 19ème siècle, la beauté évanescente signe de jeunesse et de noblesse, sinon de brièveté ? Deux des beautés en esquisse, Farida Khelfa et Khadja Nin se dotent d’une peau blanche. L’on regrettera peut-être un peu la spécificité du rendu de la peau brune, des cheveux de jais du mannequin franco-algérien Farida, égérie des années Palace, et de celle de la chanteuse burundaise Khadja Nin, qui aurait nécessité une matité dont ce n’était pas l’objet ici… Peut-être encore, faut-il citer le beau titre du livre de Frantz Fanon, Peau noire, masque blanc, dans l’espoir où la mixité remplacerait l’ethnocentrisme, l’universalité, le relativisme culturel ?

Cependant, ces 38 clichés pourraient se prolonger indéfiniment, s’enrichir d’autres instantanés de beautés manquantes – Isabelle Adjani parmi la plus célèbre –, ou de femmes mûres, voir âgées. Conserver la beauté reste illusoire, et cet ouvrage délicat indique sans doute, par ce concept plutôt original de mise à distance, que tout est voué à l’anéantissement prochain. Notons que l’ouvrage a été réalisé lors de l’exposition de Leonardo Marco à la Galerie du Passage, à Paris.

 

Yasmina Mahdi

 


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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.