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Olga et les siens, Alain Jomy, par Pierrette Epsztein

Ecrit par Pierrette Epsztein le 30.03.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Olga et les siens, Alain Jomy, Alma Editeur, février 2018, 450 pages, 23 €

Olga et les siens, Alain Jomy, par Pierrette Epsztein

 

– Oui, on nous oubliera. C’est notre sort, rien à faire. Un temps viendra où tout ce qui nous paraît essentiel et très grave sera oublié, ou semblera futile. Curieux, mais il nous est impossible de savoir aujourd’hui ce qui sera considéré comme élevé et grave, ou comme insignifiant et ridicule… Anton Tchékhov (Les Trois Sœurs, trad. Génia Cannac et Georges Perros).

Alain Jomy a décidé de faire mentir cette affirmation. Il va remonter le cours du temps, réactiver la mémoire et creuser l’histoire de sa filiation avec la minutie d’un détective à l’affût du moindre indice et la compétence d’un documentariste en liant l’atmosphère d’une époque agitée, retrouvée dans des archives, avec toutes les traces conservées par chacun des membres de sa famille pour reconstituer les pérégrinations de sa lignée depuis le dix-neuvième siècle jusqu’à aujourd’hui. C’est pour lui, au moment où il a atteint un âge respectable et où il est un des rares ascendants encore en vie, comme une mise en demeure impérative de faire revivre tous ces disparus. Depuis l’enfance, il écoutait beaucoup. En prenant de l’âge, il a fouillé partout, il a voyagé dans tous les pays où sa lignée avait à un moment de ses pérégrinations déposé ses valises et son existence, avec une curiosité en éveil de reporter. Comme le documentariste qu’il est, il s’est donné comme mission de retisser cette histoire qui est aussi son histoire et de la transmettre.

« Ce texte est ma manière de rendre hommage à ceux qui peuplent ce récit, de leur ériger un tombeau, de les faire ainsi se prolonger en les nommant … Contre vents et marées, malgré les horreurs, le tourment, la tristesse, c’est une leçon de vie qu’ils m’ont transmise ».

L’auteur va construire le récit d’une galaxie dont le soleil sera Olga, le point fixe. Autour d’elle gravitera une nébuleuse, un assemblage d’étoiles plus ou moins filantes, de gaz, de poussières et peut-être essentiellement de matière noire, contenant parfois un trou noir super massif en son centre. Il va reconstituer un arbre généalogique avec quelques rares branches vivaces qui vont pouvoir se déployer, croître et se multiplier, pendant que d’autres vont s’assécher, d’autres encore devenir branches mortes, élaguées, émondées, dépouillées, sectionnées et tombées sous les coups des génocides, de la violence, des maladies, de la guerre et de l’extermination.

À l’origine, les racines de cet arbre à large ramure se sont développées en Europe de l’Est dans ce qu’on a appelé la Mitteleuropa. C’était une lignée hétérogène, avec des familles aux niveaux sociaux et financiers divers et accidentés déjà dans les pays d’origine. Les circonstances tragiques de l’histoire mondiale vont appeler la plupart de ses branches à se disséminer, à se disperser à travers les continents. Les lieux arpentés par la famille élargie seront variés et pour certains inattendus, plus ou moins fixes, plus ou moins temporaires, plus ou moins incertains, plus ou moins fugaces. De certains, ils ont dû s’arracher, d’autres, ils ont désiré s’y ancrer.

Dans cette généalogie, qui est Olga qui donne son nom au titre de l’ouvrage ? C’est la tante de l’auteur. Il est son seul neveu. « Cette petite femme qui paraît solide, sûre d’elle, ne montre jamais ses incertitudes. Quand ça ne va pas, apprendra-t-elle à son entourage plus tard, ce n’est pas la peine d’ennuyer les autres ». L’histoire a obligé cette femme à traverser l’Europe, à changer de niveau et même de mode de vie. À chaque fois, elle s’est adaptée et a rebondi. Elle a été mariée à un homme plus âgé qu’elle a aimé follement. Les aléas de l’exode, dans une nouvelle fuite, vont la déposer elle et ses proches dans un lieu improbable, aléatoire. Ce lieu est un petit village au nom chantant, perché sur une arête rocheuse. Il est situé à l’extrémité sud du département de la Corrèze. Il se nomme Curemonte. « Il était un fois une famille qui avait aimé un village. Il était une fois un village qui avait aimé une famille à travers ses proches. Cette famille, c’est la mienne… Cette histoire a commencé par hasard en juin 1940. Elle ne s’est pas vraiment arrêtée depuis ». Ce village et ses habitants vont tenir une place centrale dans le récit, dans la vie d’Olga et dans celle de l’auteur. En effet, les habitants vont se révéler d’un accueil exceptionnel, protégeant ces débarqués étrangers à la langue inconnue ou aux accents prononcés avec une générosité prodigieuse.

C’est là que le mari d’Olga, Mathieu, va décéder et c’est dans le cimetière du village qu’il sera inhumé. Très jeune, elle devient donc veuve et, pour continuer à vivre malgré la douleur du deuil de cet homme qu’elle a profondément aimé, c’est auprès des habitants de ce lieu écarté du monde et de la violence qu’elle se sentira protégée. Malgré les réticences de ses proches, elle va en faire son havre et son lieu de repli. Elle va apprendre à y tenir sa place. Elle rencontrera des personnages pittoresques et attachants dont la fille de Colette, Bel-Gazou, et la famille de l’instituteur. Elle, qui n’a pas pu faire d’études, va converser avec eux avec bonheur. Mais elle partagera aussi les tâches des paysans et y prendra du plaisir. Après guerre, elle reviendra régulièrement y chercher une respiration à chaque moment de découragement et de fatigue. Elle finira par y acheter une maison qu’elle lèguera à sa mort à son neveu, l’auteur du récit. Il sera une mine d’archives et un lieu riche de mémoire. Mais elle gardera un pied-à-terre à Paris. Elle, qui n’aura pas d’enfant, passera sa vie à aider les enfants juifs rescapés ou orphelins de guerre.

Après la mort de sa mère, Olga deviendra, sans l’avoir anticipé, un chef de clan. Elle ne se dérobera jamais à cette responsabilité qui lui sera échue. Elle va se découvrir femme libre, indépendante, énergique jusqu’à plier tout le monde à sa volonté. Personne n’ose lui résister. Et dans le même temps elle est capable d’une générosité et d’une reconnaissance sans faille à l’égard de ceux qui l’ont hébergée au moment où elle était dans la plus grande détresse. Jusqu’à la fin de sa vie, elle a montré aux habitants de ce lieu, resté en grande partie protégé des fracas de l’Histoire, toute sa reconnaissance.

Autour d’Olga, pivot central, principal modèle identificatoire du conteur-narrateur, vont se déployer de multiples figures familiales ou amicales avec chacune des caractéristiques bien précises. Il y aura tous ceux de la lignée qui gravitent autour d’elle, et les proches, ceux qu’elle va protéger et ceux qui vont la protéger.

Nous nous contenterons de citer ceux qui feront partie de la garde rapprochée d’Olga et qui joueront un rôle de premier plan dans la construction de l’auteur. Dans la lignée directe nous convoquerons les parents proches : la grand-mère, Helena, première figure titulaire qui sera, par une imprudence funeste, arrêtée puis déportée et laissera un vide irremplaçable. Izio, le plus jeune frère, « Quand il a le malheur de protester, sa sœur ne se fait faute de le remettre en place. Il a toujours été plus jeune qu’elle, il le restera toujours ». C’est le père taiseux, travailleur infatigable, ne reculant jamais devant le risque et viveur endurci, et Féla, la belle-sœur d’Olga et la mère angoissée et mélancolique, « La tristesse lui est naturelle », depuis qu’elle sait que pratiquement toute sa famille restée en Pologne a été exterminée. Elle vivra avec ses archives et ses souvenirs dans un passé jamais dépassé. Le couple s’est replié, durant la guerre, à Nice où l’auteur, leur fils unique, naîtra en 1941. La paix revenue, les parents retourneront à Paris et y vivront là jusqu’à leur fin. C’est autour d’eux qu’ont lieu les repas de famille. Fela est une femme d’intérieur, excellente cuisinière. « L’autorité suprême, puisque leurs parents ne sont plus, est donnée à Misha, le grand frère… on lui écrira toujours pour avoir son avis pour les grandes décisions et on suivra en général ses conseils ». Il est handicapé mais cela ne l’empêche pas de réfléchir. Il ne quittera jamais Nice où il est arrivé avant la guerre. Il épousera sur le tard Rozia qui a toujours pris soin de lui avec une grande tendresse. Le couple mettra volontairement fin à ses jours en 1960. Quant à Ruth Frydenzon, tante de l’auteur, elle est professeur de musique.

Dans cette famille, on accordait une grande importance à la culture, à la création, aux études, d’autant plus que certains de ses membres n’ont pas pu accomplir le cycle scolaire qu’ils espéraient étant donné les circonstances.

Autour d’eux gravite toute une communauté aux noms complexes qui s’est dispersée avant et durant la guerre aux quatre coins du monde : les Frydenzon (véritable nom de l’auteur), les Kaplan, réfugiés à Londres, les Hamburger, les Frenkel, installés à Los Angeles, les Ettinger, restés en Pologne, Les Blumenfeld-Turkov, installés à New-York et à Tel Aviv, les Berliner, vivant à Nice.

Parlons maintenant un peu des personnes du village. Nous convoquerons juste ceux qui ont une importance dans la vie de l’auteur. Le maire, l’aubergiste, le médecin, les Fortet, les Videau, instituteurs, et leurs enfants, tous ont été des aides de la famille durant leur exode et après. Maria Goudoux et Marthe Périer, les femmes qui ont hébergé Olga et sa famille. « Avec ces femmes si différentes d’elle, bien plus âgées, généreuses, elle a le sentiment d’être dans la maison d’amies plutôt que d’être une locataire ».

À Paris aussi, résident des alliés inconditionnels. Les Giraud, concierges, qui les hébergeront à leurs deux passages de la ligne de démarcation, Jean Pasqualini et sa femme Lucienne qui, à chaque venue clandestine d’Olga et d’Izio pour récupérer de l’argent, seront tout dévouement.

Comment Alain Jomy a-t-il endossé cet héritage si complexe et si contradictoire ? Sa mère l’a envahi de sa mélancolie et malgré sa légèreté apparente elle est restée tapie en lui. Elle l’a aussi imbibé de la nostalgie du passé de sa communauté sur lequel il est revenu si souvent dans ses documentaires, du goût des archives, du respect de l’histoire et aussi du plaisir de la cuisine de son pays d’origine. De son père, il a adopté le goût du risque, de l’inconnu, des voyages, et de la difficulté aussi, sous une parole facile, de dévoiler son intériorité. Sa tante Olga lui a inculqué la passion de la liberté, la soif de culture, l’appétit pour le livre, le fait d’être citoyen du monde sans jamais renier ses origines. Son oncle Misha lui a offert la passion du cinéma où il l’a amené dès l’enfance et aussi le désir d’analyser et la tentation de comprendre. De sa grand-mère Helena, il a reçu l’attrait de la beauté. Mais elle l’a surtout imbibé de la musique de sa langue d’origine, le russe, la langue de son enfance, la langue de la tendresse, de l’amour, de la poésie. Cet amour pour les langues, il l’a reçu dans son berceau. Il a baigné dans les langues étrangères. Le polonais était la langue véhiculaire et secrète de ses parents. « Après moi, dans ma descendance, nul ne les parlera ». Mais il en a adopté tant d’autres à part le français, la langue de base : l’hébreu, le yiddish, l’allemand, l’anglais et l’italien grâce à son travail de musicien. Car par sa tante Ruth Frydenzon, professeur de piano, il y a été initié très jeune jusqu’à devenir auteur de musique de film et arrangeur d’opéra. De la Corrèze, il a gardé une affinité pour la terre et pour les gens d’ici.

Finalement, de cette histoire tragique, il a conservé la meilleure part.

Alain Jomy a été contraint à reprendre son manuscrit à de nombreuses reprises. L’auteur a été trop souvent tenté de dériver, de trop dire, de trop expliquer. La réécriture a été un long périple qui a exigé des années de relecture pour réussir à trouver une forme définitive, une quête du mot juste, une acceptation de la perte, un allègement qui ont impliqué des renoncements et une distance, la bonne musique aussi. Il s’agissait de se plier à l’exigence d’une possible publication.

Pour entamer ce long périple, l’auteur a fini par trouver une astucieuse stratégie d’écriture. Tout ce qui se rapporte à sa famille et à l’environnement est transcrit dans une calligraphie normale, à la troisième personne et au passé composé. Tout ce qui l’implique en tant qu’auteur-narrateur est reproduit en italique, à la première personne et très souvent au futur ou au conditionnel. Le lecteur est donc confronté à deux niveaux d’interprétation, l’une plus factuelle, plus distanciée, l’autre plus émotive, plus impliquée où émerge une mémoire émotionnelle, sensible aléatoire. Cette partie se présente en fait comme un monologue intérieur.

Mais on peut aussi mentionner une autre caractéristique de cette écriture qu’on pourrait qualifier de filmique. En effet, l’auteur a un regard pénétrant et une mémoire visuelle perspicace, traquant tous les détails des lieux, des paysages, des postures des personnages, avec son œil de caméraman.

« Nous sommes nés pour porter le temps, non pour nous y soustraire » énonce Olivier Todd dans son ouvrage J’ai vécu en ces temps. C’est une des phrases qu’Alain Jomy a fait figurer en exergue de son livre. Et c’est ce qu’il a fait toute sa vie.

En fait, nous sommes face à un récit à double niveau, le premier est un récit de filiation, le deuxième un récit d’initiation, et c’est le tissage des deux qui fait jaillir toute la densité de l’histoire et nous emporte dans les dédales du temps dans son épaisseur et de la mémoire dans ses accommodements avec la vérité des faits.

A ces deux-là, nous pouvons ajouter un troisième niveau : un récit de la transmission. En effet, nous suivons, à travers ce témoignage singulier, celui de la dispersion et de la disparition d’une grande partie de la communauté juive d’Europe de l’Est durant la guerre. Mais ce n’est pas la seule visée de l’auteur. Il se penche aussi sur les effets trans-générationnels de cet exode. Certains s’enlisent dans le passé et s’y tiennent enfermés, d’autres acceptent d’endosser leur héritage fait d’absences qui manqueront à jamais et se battent pour vivre. C’est la voie qu’a choisie l’auteur auquel on peut appliquer le verset 19 du deutéronome chapitre 30 : « J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité… »

Ce qu’on peut retenir de fondamental dans ce récit ce sont les questions qu’il soulève pour un lecteur contemporain. Comment acceptons-nous notre filiation même après un désastre ? Comment les traces de traumatismes s’inscrivent-elles dans notre descendance ? Et comment pouvons-nous faire un pas de côté et vivre et non survivre ?

Ce livre pourrait se complaire dans une vision tragique du monde et de l’histoire. Même si celle-ci n’est pas occultée, le parti-pris de l’auteur est plus subtil et plus contrasté. Alain Jomy exalte aussi la force de caractère de certains personnages, la bienveillance sans calcul d’autres, la solidarité sans faille que certains ont su manifester, parfois au péril de leur vie. Les temps de félicité ne sont pas non plus occultés. Car même dans les moments effroyables que chacun des protagonistes traverse, des instants joyeux et festifs surgissent.

Dans la période troublée que nous vivons, où, dans certains pays, des guerres font rage, n’est-il pas capital de mettre en valeur les contradictions qui traversent chaque individu, les attitudes de résistance ou de soumission que chacun endosse face aux forces considérables des Etats, le courage que certains manifestent, parfois sans mesurer leur force ni les risques encourus, mus simplement par une générosité spontanée ? L’auteur, heureusement, nous offre ici à sa façon une vision réconfortante de la nature humaine. Pour spécifier ce récit, on pourrait reprendre cette phrase de Primo Levi extrait de son ouvrage Conversations et entretiens : « Je suis, de naissance, assez optimiste. Et c’est en partie délibéré. C’est, me semble-t-il, un piètre service à rendre au lecteur, à l’humanité, que de lui administrer de fortes doses de pessimisme. Etre pessimiste, au fond, cela revient à baisser les bras et à dire : que ce monde aille à sa perte ».

 

Pierrette Epsztein

 

Alain Jomy, né le 28 avril 1941 à Nice, a été formé à l’Ecole Normale de Musique de Paris. En 1961 il intègre l’IDHEC en section réalisation-production-régie. Il a composé des musiques de films, notamment ceux de Claude Miller, mais il est aussi critique musical, critique de cinéma, réalisateur, et écrivain.

Bibliographie : Heureux comme à Monterey (Calmann-Levy, 2000), Le livre d’Elena (Ramsay, 2007), Olga et les siens (Alma, février 2018).

Filmographie, compositeur de musiques de films : A une heure incertaine (Carlos Saboga), L’accompagnatrice (Claude Miller), L’Effrontée (Claude Miller), La meilleure façon de marcher (Claude Miller).

Réalisateur de documentaires : Ils étaient juifs ou résistantsPablo Casals, un musicien dans le monde.

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A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.