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Nouvelles brésiliennes (V) - Le monde d’un homme seul, Marco Aurélio Cremasco

08.04.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Nouvelles brésiliennes (V) - Le monde d’un homme seul, Marco Aurélio Cremasco

 

– Où est João ? Il est sorti, il revient bientôt. Il ouvre le journal. Il y apprend que dix bus ont été incendiés. Il traverse la rue et entre dans une boulangerie, avec ce même journal ouvert devant lui. – Joaquim, comme d’habitude. Qui est Joaquim ? Heu, il travaille ici depuis des lustres. Je suis nouveau ici, mais que désirez-vous ? Un café serré et un toast. Un attentat fait cent morts et mille blessés. Un tremblement de terre coupe la Terre en deux et précipite la moitié de la population dans un abîme sans fond – Voici votre café et votre toast. Il referme le journal et il ne voit pas Alice, la caissière. Elle est aux toilettes – dit une fille d’une quinzaine d’années qui est le portrait craché d’Alice jeune. Il marche sur le trottoir en direction de la borne de taxi. Il connaît cette région comme personne : les graffitis, qui sont comme des messages rupestres destinés aux générations futures, les arbres qu’il connaît depuis qu’ils ont été plantés, les gens et leur histoire. Il essaie d’ouvrir la porte du taxi –  Et alors, Juvenal, tu ne veux pas me laisser entrer ? Le chauffeur se tourne vers lui. – Juvenal a pris un jour de congé et il m’a demandé de le remplacer. Il va bien ? Oui, une migraine toute bête. Pourriez-vous me conduire à la Banque. « La » Banque. Attendez-moi.

Le voici à l’intérieur de « la » Banque. Il connaît chacun des fonctionnaires. Il s’adresse à sa banquière.– Alcione… elle est partie aux toilettes ? La jeune femme sourit. – Non, elle est en réunion. Qui êtes-vous ? Je suis la nouvelle banquière. Elle va revenir dans longtemps ? C’est possible. Nous avons eu une restructuration et je crains qu’Alcione ne puisse pas vous recevoir. Frustré, il quitte la Banque. Son indignation redouble lorsqu’il constate que le chauffeur est parti. Cinq minutes après, il prend le métro, une demi-heure plus tard, il est dans son bureau, à l’université. Il regarde le schéma de Large Hadron Collider, prend son téléphone et appelle sa secrétaire – Angelina, contactez Jean-Luc. Professeur, Angelina est allée chez le médecin avec son fils ; pourriez-vous me passer le numéro de téléphone de… En fait, professeur, je suis la nouvelle stagiaire. Il griffonne une formule tirée du boson de Higgs dans le but de réévaluer le modèle standard des particules élémentaires. La particule de Dieu !? La comparaison entre la fiction et la réalité est inévitable, dès lors qu’on prétend recréer des conditions similaires à l’environnement ayant existé quelques instants après le Big Bang. Au début du XIXème siècle, le château édifié à l’intention de Victor Frankenstein défiait Dieu. Au début du XXIème siècle, un autre château, cette fois situé cent mètres sous terre à la frontière de la France et de la Suisse, a été édifie pour défier Satan. – Et qu’en est-il du nouveau monstre de Frankenstein ?, se demande-t-il. Il ignore la stagiaire, appelle lui-même Jean-Luc, mais il n’arrive pas à le localiser. Il passe le reste de la journée plongé dans ses calculs et il retourne à son appartement à la tombée de la nuit. En entrant dans l’immeuble, il s’aperçoit que José, le concierge, n’est pas là ; il y avait quelqu’un d’autre à sa place. Il mange des fruits en guise de dîner et il va se coucher, en ignorant les dernières publications du journal officiel. Épuisé, il s’effondre et se réveille sans se souvenir de ce qu’il a rêvé, ni savoir dans quel monde il se trouve. Il a comme l’impression d’avoir vieilli. Il ne s’était jamais perçu de cette manière, ou du moins jamais n’y avait-il prêté attention. Il passe sa main sur son visage et le trouve flasque comme le reste de son corps. Il reprend sa vie de tous les jours, cependant en sortant de l’immeuble, il ne croise ni José, ni son remplaçant, mais une autre personne à qui il souhaite une bonne journée. João n’est pas dans son kiosque à journaux, pas plus que la personne qui lui a vendu le journal la veille. Il traverse la rue puis entre dans la boulangerie, où il ne trouve ni Joaquim, ni le type qui lui avait servi un toast, pas plus qu’il ne voit Alice ou la jeune femme qui a la même tête qu’elle. Il renonce à prendre son petit déjeuner et il sort ; il se retrouve nez à nez avec les mêmes graffitis. Il se sent soulagé et s’achemine vers la borne de taxi. Ni Juvenal, ni le chauffeur de taxi qui devait le prendre à la porte de la Banque n’étaient là, et à la Banque, il n’a aucune nouvelle d’Alcione, ni de sa remplaçante, toutes deux ayant été mutées sans explication. De même, une fois arrivé à l’université, on ne lui donne aucune explication au sujet de l’absence d’Angelina et de la stagiaire. Toutefois, les annotations sur la particule de Dieu sont toujours sur sa table de travail. Les jours se succèdent et les objets restent exactement au même endroit. La ville fonctionne comme d’habitude, hormis les personnes qu’il connaît et qu’il n’arrive jamais à rencontrer, pour des raisons futiles. Personne n’est mort. Il ne les croise plus, à cause d’un simple hasard ; c’est tout. Avec le temps, les personnes dont il fait connaissance, l’instant d’après, ne sont plus que des souvenirs, y compris les amours tarifées, vu qu’il n’arrive pas à retrouver les femmes qui lui avaient vendu leurs faveurs. Est-ce que le Large Hadron Collider a tout détruit ? Satan aurait-il enfin triomphé, le monde serait-il sens dessus dessous ? Mais comment est-ce possible, si la corruption continue de sévir, si le championnat de foot se déroule comme si de rien n’était et si les fleurs exhalent toujours leur parfum. Il avait encore son compte bancaire et ses factures étaient toujours envoyées à son adresse virtuelle. Il décide de visiter la ville où il est né, pour retrouver un visage connu, sait-on jamais. Il gagne la gare routière. Il achète une revue qui présente une rétrospective de fin d’année : la panne d’électricité générale qui avait touché le pays, la mort de toute une famille tombée du dixième étage, le suicide d’un romancier débutant, l’agression perpétrée par un médecin contre ses patients. Pendant le trajet, il lui vient à l’esprit des réminiscences de son enfance, qui lui font idéaliser le futur, et quand celui-ci survient, il est stupéfait, enchanté, émerveillé et désabusé. Le vide l’entoure, et une larme perle sur son visage. Il décide de se ressaisir face au surgissement d’images qui étaient jusqu’alors cachées dans les recoins de sa mémoire, et qui poussent son esprit à rechercher sans relâche un endroit confortable pour s’y reposer. Il décide qu’il doit se reconstruire, lorsqu’il apprend que plus personne parmi ses connaissances n’habite ici. Il parcourt les rues de son enfance, l’école qu’il a fréquentée et la maison où il est né. Il se la figurait immense, mais la nostalgie l’avait rendue plus grande qu’elle ne l’est réellement. Il marche dans le lotissement au ralenti. Il regarde le visage des gens à la recherche de détails qui permettraient de les identifier, des détails importants seulement pour les autres, car il ne lui reste pour sa part que le vide qu’il cherche à remplir. Il est seul, terriblement seul. Il n’est pas resté plus d’une journée dans cette ville, et au lieu de revenir à la métropole, il opte pour la côte. Il se prend pour le souverain absolu de l’univers devant l’immensité de la mer et du ciel qui s’accouplent à l’horizon. Ces vastes espaces lui révèlent un monde habité par un homme solitaire, pendant que dans son dos la vie ordinaire suit son cours. Après avoir erré pendant des années comme un vagabond qui cherche un sens à sa solitude d’anges et qui a pour seuls vêtements les linceuls de la mémoire, il retourne dans sa ville natale. Il s’achemine vers le cimetière. Il se promène parmi les tombes, en pianotant dessus comme si c’était les touches d’un clavier. Le cimetière est le piano de Dieu – pense-t-il. Il ferme les paupières. Il n’entend pas le son du passé. Le requiem prend la place de la symphonie de l’existence, qui charrie les débris de l’indifférence. Il ne lui reste plus que ses os et les âmes de vieillards qui dans ses souvenirs ramassent, accroupis, les feuilles mortes dont est faite la saudade.

 

Traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao

 

Marco Aurélio Cremasco est né à Guaraci dans l’État du Parana au Brésil. Il habite à Campinas, où il est professeur. Il est l’auteur de recueils de nouvelles, de poésie et d’un roman distingués par de nombreux prix littéraires. Il a fondé la revue Babel de poésie. Il est également traducteur.

 

Stéphane Chao est ancien directeur du Bureau du Livre de l’Ambassade de France au Brésil. Traducteur. Nouvelliste. Publie ses nouvelles au Brésil et en France dans des revues comme l’Atelier du roman, la Femelle du requin, l’Ampoule, entre autres. Ses textes sont également traduits en roumain.

 

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