Identification

Nos écrivains ont peur d'écrire leurs autobiographies

Ecrit par Amin Zaoui le 07.03.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Nos écrivains ont peur d'écrire leurs autobiographies

 

Souffles

 

Pourquoi est-ce que les écrivains algériens, maghrébins et arabes n’ont pas le courage d’écrire leurs autobiographies ? Pourquoi n’osent-ils pas écrire leurs miroirs ? N’osent-ils pas se regarder en face, fouiller dans la mémoire sans la trahir ? Ecrire son autobiographie, une autobiographie digne de cette appellation, exige un risque intellectuel et culturel exceptionnel.

Dans notre culture marquée par le poids du communautaire où l’auto, le moi, le un, l’individu ou l’individuel est banni ou mal-vu, l’écriture de l’autobiographie devient un défi ! Une provocation ! Y-a-t-il parmi ceux qui se prétendent écrivains et producteurs de sens et de la beauté quelqu’un qui a osé commettre un livre à l’image des confessions de Jean-Jacques Rousseau ? Pourquoi est-ce que les maîtres de la littérature maghrébine et arabe n’ont pas écrit leurs autobiographies ? Ni Moufdi Zakariya, ni Mohamed Dib, ni Kateb Yacine, ni Malek Haddad, ni Abdelhamid Benhadouga, ni Mouloud Mammeri, ni Mouloud Feraoun… aucun d’eux ne s’est aventuré dans les chemins labyrinthiques de son autobiographie.

Ecrire son autobiographie juste, sans trucage ni maquillage politique, religieux ou familial, est un acte rebelle, à l’encontre de la pensée du troupeau. Lorsque l’écrivain marocain Mohamed Choukri a publié son roman autobiographique Le Pain Nu, il a été insulté par toutes les institutions religieuses, culturelles, politiques et même universitaires. Le roman a été interdit puis publié en anglais et en français avant d’être publié et clandestinement en arabe, sa langue d’origine. Y-a-t-il un autre Mohamed Choukri parmi nos écrivains qui ne cessent de hurler leur modernité ? En lisant quelques pavés classés comme écrits autobiographiques : mémoires ou journal, peu importe, on sent que celui qui se cache derrière ce texte, c’est-à-dire l’écrivain, a l’image d’un ange ! Nos écrivains, dans leurs autobiographies, sont faits de la même pâte que les anges ! Ils sont nés dans le politiquement correct ! Ils ont grandi dans le religieusement correct ! Ils sont le produit du familialement correct ! Tout est limpide, angélique et idéal ! Il n’y a pas d’écrivain, écrivain vrai, qui n’est pas hanté par la faute, habité par le diable ! Ici, le sens du diable n’est pas péjoratif, au contraire il est le symbole du refus et du questionnement divin et terrestre ! Tous nos quelques écrivains, comme nos quelques politiques, qui ont écrit leurs autobiographies sont identiques. Bien lavés, bien éduqués nace m’lah ! Il n’y a pas de littérature, de modernisme sans la vérité, celle qui habite les détails, certes toute vérité est proportionnelle ! En lisant ce qui est publié chez nous, en tant qu’art autobiographique, je me demande : quand aurons-nous un écrivain à la taille d’Henry Miller ? Le mensonge dans l’autobiographie, chez nous, n’est pas d’ordre esthétique mais d’ordre moral et puritain. Nos écrivains sont élevés dans une culture d’hypocrisie, et par conséquent ils sont incapables d’écrire indépendamment des valeurs de cette culture. Nos écrivains grandissent dans la culture de la honte (elhachma), ainsi se trouveront impuissants de se libérer des valeurs de cette culture. Nos écrivains vivent assidûment dans l’idée de la repentance et du remords, donc ils sont en permanence à la recherche de comment cacher l’erreur, comment dissimuler le diable, comment enterrer le mal ! Mais celui qui croit à l’idée de la repentance ne peut pas adhérer à la philosophie de la confession qui est en somme l’élément fondamental pour l’écriture autobiographique.

 

Amin Zaoui


  • Vu: 3088

A propos du rédacteur

Amin Zaoui

Lire Tous les textes d'Amin Zaoui

 

Rédacteur


Amin Zaoui est un écrivain algérien né le 25 novembre 1956 à Bab el Assa (Algérie). il écrit chaque jeudi deux articles un en arabe dans le quotidien arabophone echorouk et en français dans le quotidien francophone liberté.

 

 

 

1984-1995 : enseignant à l’université d'Oran (département des langues étrangères)

1988 : Doctorat d'État en littératures maghrébines comparées

1991-1994 : directeur général du Palais des Arts et de la Culture d’Oran

2000-2002 : enseignant à l’université d’Oran (département de la traduction)

2002-2008 : directeur général de la Bibliothèque nationale d'Algérie

2009 : membre du conseil de direction du Fonds arabe pour la culture et les arts (AFAC)

Conférencier auprès de plusieurs universités : Tunis, Jordanie, France, Grande-Bretagne.

 

Publications en français

Les romans d’Amin Zaoui ont été traduits dans une douzaine de langues : anglais, espagnol, italien, tchèque, serbe, chinois, persan, turque, arabe, suédois, grec…

 

Sommeil du mimosa suivi de Sonate des loups (roman), éditions le Serpent à plumes, Paris, 1997

Fatwa pour Schéhérazade et autres récits de la censure ordinaire (essai collectif), éditions L'Art des livres, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997

La Soumission (roman), édition le Serpent à Plumes, Paris, 1998 ; 2e édition Marsa, Alger. Prix Fnac Attention talent + Prix des lycéens France

La Razzia (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 1999

Histoire de lecture (essai collectif), éditions Ministère de la Culture, Paris, 1999

L’Empire de la peur (essai), éditions Jean-Pierre Huguet, 2000

Haras de femmes (roman), éditions le Serpent à Plumes, 2001

Les Gens du parfum (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

La Culture du sang (essai), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

Festin de mensonges (roman), éditions Fayard, Paris, 2007

La Chambre de la vierge impure (roman), éditions Fayard, Paris, 2009

Irruption d’une chair dormante (nouvelle), éditions El Beyt, Alger, 2009

 

En arabe

 

Le Hennissement du corps (roman), éditions Al Wathba, 1985

Introduction théorique à l’histoire de la culture et des intellectuels au Maghreb, éditions OPU, 1994

Le Frisson (roman), éditions Kounouz Adabiya, Beyrouth, 1999

L'Odeur de la femelle (roman), éditions Dar Kanaân, 2002

Se réveille la soie (roman), éditions Dar-El-Gharb, Alger, 2002

Le Retour de l'intelligentsia, éditions Naya Damas, Syrie, 2007

Le Huitième Ciel (roman), éditions Madbouli, Égypte, 2008

La Voie de Satan (roman), éditions Dar Arabiyya Lil Ouloume, Beyrouth ; éditions El Ikhtilaf, Alger, 2009

L'Intellectuel maghrébin : pouvoir - femme et l’autre, éditions Radjai, Alger, 2009