Identification

Nikolaï, le bolchevik amoureux, Gérard Guégan (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 27.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Nikolaï, le bolchevik amoureux, éd. Vagabonde, mars 2019, 172 pages, 13,50 €

Ecrivain(s): Gérard Guégan

Nikolaï, le bolchevik amoureux, Gérard Guégan (par Philippe Chauché)

 

« Désormais, c’est ici, le nez sur la vitre, que tu reprends des forces en accordant la réalité à ton imagination.

C’est ici que tu chasses de ton esprit le Grand Equarisseur, lui qui, contre toute attente, t’a envoyé en secret à Paris avec mission d’acheter au meilleur prix les archives et les manuscrits de Marx que les socialistes allemands, aidés par les mencheviks russes, ont su sauver des flammes et déposer à Amsterdam au lendemain de l’arrivée de Hitler au pouvoir ».

Nikolaï le bolchevik amoureux est le roman du séjour parisien de Nikolaï Boukharine, un bolchevik de la première heure, proche de Lénine, membre du Comité central, et un temps responsable de l’Internationale communiste, un temps fidèle à Joseph Staline, un temps seulement, le temps d’une mission, d’un exil, avant la chute !

Le Paris de Nikolaï est celui de l’attente, des rencontres, Malraux et l’ombre de Trotski – Savez-vous ce qu’il avait comme presse-papiers sur son bureau ? Un revolver de gros calibre… Un homme qui de manière continue n’aura cessé de dialoguer avec la mort, ça a de la gueule, non ? –, d’Aragon, de Renoir, des retrouvailles, Koltsov, Nizan – je suis quant à moi un pessimiste qui se soigne au désespoir –, Nikolaesvsky, d’Anna Larina son épouse, et de la femme au papillon, qui va retourner son cœur, son corps et sa vie.

Ce Paris est un nid d’espions, à l’ambassade de l’Hôtel d’Estrées, dans son hôtel Lutetia où il a sa chambre, au coin d’une rue, lors d’un échange téléphoné. L’œil de Moscou écoute ses agents, tisse sa toile et prépare ses accidents et ses procès. Nikolaï compte sur son double principe, qui lui a pour l’instant réussi : Ruse et feinte, il l’appliquera, sauf avec Susan, la femme au papillon.

« Quelle étrange créature, tout de même !

– Etrange créature ! De qui parles-tu ? de Staline ?

– Mais tu es bête ou quoi ? Je te parle de la femme au papillon. Que pouvait-elle faire au Lutetia ?… Rappelle-toi, Boris, que nous sommes tous, autant que nous sommes, des martyrs du destin ».

Nikolaï le bolchevik amoureux est un formidable roman politique et historique, un roman de combat, ne jamais perdre de vue que Gérard Guégan est karatéka, où l’adversaire rôde sans se montrer, où le danger est là, sans que l’on sache d’où il vient, où et quand, il va frapper.

Nikolaï le bolchevik amoureux est un roman bref, où Gérard Guégan se glisse dans la peau de son héros, son révolutionnaire amoureux, il se mêle à la danse parisienne, l’invite à ouvrir les yeux, et ne pas mentir, à ne pas se mentir, comme Malraux, qui lui aussi l’invite à ne pas rentrer à Moscou, à préférer l’exil comme Trotski, à se garder de ses amis et de Joseph Staline, le Grand Equarisseur. Ce roman est à la fois l’admirable portrait d’un bolchevik sans illusion, celui d’une époque où les grands acteurs de la Révolution de 17 disparaissent un à un des photos officielles, sont victimes d’accidents de la route, ou d’étranges noyades, le roman d’une chute annoncée, d’un destin foudroyé.

L’art de la composition habite ce roman, l’art de la concentration, de tout saisir en quelques phrases, d’aller au cœur du thème, de l’intrigue, des pensées et des doutes de Nikolaï, comme dans les brèves et uniques musiques du pianiste Paul Bley*, un art éphémère d’une rare profondeur. Gérard Guégan touche juste, car il écrit juste.

« L’angoisse, la peur, c’est là l’ordinaire des survivants de 17. Vouloir les surmonter par la conviction que le communisme finira par établir la justice n’est qu’une illusion, te répètes-tu tout en évitant de te retourner.

Auquel de tes amis d’ailleurs pourrais-tu aujourd’hui confier que la révolution finira par nous déchiqueter, vous qui avez compris de quoi elle était porteuse depuis que Lénine est mort ?

A qui ?

A Malraux ?

A Outremer ?

Nulle amitié ne saurait résister au Grand Equarisseur ».

 

Philippe Chauché

 

* Paul Bley, Solo, Tango Palace, 1985, Soul Note

 

  • Vu : 569

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Gérard Guégan

 

Gérard Guégan, journaliste, éditeur, romancier, trois passions qui l’ont accompagné depuis près de cinquante ans, il a créé les éditions Champ Libre avec Gérard Lebovici et Alain Le Saux, où il publie son premier roman La Rage au Cœur, il y dirige la collection Chute Libre. S’il faut retenir des livres, retenons La vie est un voyage (Christian Bourgois), La Demi-sœur (Grasset), Les Irrégulières (Flammarion), Appelle-moi Stendhal, Qui dira la souffrance d’Aragon (Stock).

 

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

Lire tous les articles de Philippe Chauché

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit, travaille et écrit à Avignon. Journaliste à  Radio France, il suit notamment le Festival d’Avignon. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » publié par les Editions Atlantica et publie quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com