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Nathalie Sarraute, Ann Jefferson (par Nathalie de Courson)

Ecrit par Nathalie de Courson le 30.08.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Nathalie Sarraute, Ann Jefferson, Flammarion, coll. Grandes biographies, août 2019, trad. anglais (Royaume-Uni) Pierre-Emmanuel Dauzat, Aude de Saint-Loup, 487 pages, 26 €

Nathalie Sarraute, Ann Jefferson (par Nathalie de Courson)

 

« Je ne crois pas qu’on puisse écrire une biographie valable de qui que ce soit », affirme à diverses époques de sa vie Nathalie Sarraute.

Dans l’avant-propos de son livre, Ann Jefferson indique les raisons pour lesquelles elle a décidé, en parfaite connaissance de cause, de relever le défi. C’est une des personnes les mieux armées pour le faire : spécialiste de Nathalie Sarraute qu’elle a bien connue personnellement, elle a notamment collaboré à l’édition de ses Œuvres complètes en Pléiade en 1996. Pour cette biographie, elle a réuni une très abondante documentation lors de multiples entretiens avec les personnes qui ont côtoyé l’écrivaine, a voyagé sur ses traces en Russie, et a bénéficié d’archives familiales, correspondances, et photos inédites prêtées par la famille, dont certaines sont reproduites dans le livre.

Cette méfiance de Nathalie Sarraute envers la biographie, rappelle Ann Jefferson, est partagée par d’autres écrivains français du XXème siècle qui proclament avec Roland Barthes la « mort de l’auteur ». Mais elle relève aussi d’un sentiment de l’existence qui a déterminé la substance de l’œuvre : l’être humain est si complexe qu’« il n’y a pas d’image d’ensemble », affirmait-elle. Les « tropismes », mouvements intérieurs évanescents, parfois très violents, dont nous sommes tous agités, sont impossibles à enfermer dans des identités individuelles. « J’écris pour essayer de rendre compte de quelque chose qui m’échappe », déclare Sarraute, et ce « quelque chose » est en deçà de toute biographie.

Certes, la vie de l’auteur ne donnera jamais de clé miraculeuse pour interpréter l’œuvre, mais elle peut « la renforcer d’une dimension supplémentaire, dit Ann Jefferson, et lui donner un contexte ». C’est ce contexte qu’elle explore au cours des trente-trois chapitres répartis en cinq sections qui constituent la biographie de celle qu’elle nomme « Nathalie ». Respectant l’ordre chronologique de la vie et de la carrière de l’auteure sans s’interdire quelques digressions, la biographe examine avec autant de précision que de subtilité ce que l’œuvre laisse deviner.

Femme, russe, juive : voici trois déterminations identitaires sur lesquelles l’écrivaine a toujours évité de s’appesantir et auxquelles Ann Jefferson choisit au contraire de s’intéresser. Née en 1900, décédée en 1999, Nathalie Tcherniak, fille de l’ingénieur chimiste Ilya Tcherniak et de Polina Ossipovna qui divorcèrent deux ans après sa naissance, a vécu une enfance mouvementée entre la Russie et Paris, avant de connaître de près la plupart des grands bouleversements de l’histoire du XXème siècle. Au cours des premiers chapitres, Ann Jefferson évoque l’antisémitisme de la Russie tsariste ainsi que l’instruction très incomplète des filles en France au début du siècle, Nathalie faisant partie des vingt-sept lycéennes ayant obtenu leur baccalauréat en 1918 ! La jeune bachelière passe deux années en Angleterre, dont elle acquiert parfaitement la langue et qu’elle idéalisera dans son œuvre, s’amuse à constater la britannique Ann Jefferson. À son retour d’un séjour en Allemagne, Nathalie traverse une crise psychologique qui l’amène à consulter Pierre Janet dont il n’est question qu’à mots couverts dans ses premiers livres. Une deuxième section de la biographie, intitulée « Premiers tâtonnements, 1922-1944 », retrace autant la rencontre décisive de Nathalie, étudiante en droit, avec son mari Raymond Sarraute dont le soutien sera indéfectible, que sa découverte des écrivains qui compteront le plus pour elle : Proust, Woolf, Pirandello. Ann Jefferson donne le contexte littéraire où elle écrira ses premiers « Tropismes », et souligne lumineusement son originalité par rapport à des écrivaines des années 20-30 dont l’identité russe ou féminine contribue à fonder la personnalité littéraire : Irène Némirovsky, Elsa Triolet, ou encore Colette. Déjà Nathalie, dit-elle, refuse de puiser directement dans son expérience personnelle avec des procédés narratifs traditionnels qui auraient davantage séduit les éditeurs, et son espace d’écriture s’affirme comme libéré de toute différence sexuelle. Ceci ne l’empêche pas dans la vie de militer pour le droit des femmes et d’effectuer des séjours en Union soviétique. Un des points d’intérêt de cette biographie est d’ailleurs de mettre en évidence divers engagements politiques qui jalonnent la vie de Nathalie, toujours attentive à l’actualité, et qu’elle ne diffuse pas dans son œuvre. Le chapitre « Juive par décret 1939-1942 » rappelle que Nathalie Sarraute, obligée de vivre cachée avec ses filles pendant plusieurs années, a connu l’expérience d’être inscrite officiellement comme le « corps étranger » qui hantait déjà ses écrits. La biographe se donne pour tâche de mettre au jour de nouveaux éléments du sombre contexte de ces premières années d’écriture, car l’écrivaine s’est toujours montrée très discrète, estimant que d’autres avaient beaucoup plus souffert qu’elle et les siens.

Les sections suivantes marquent l’entrée progressive de Nathalie dans le monde littéraire parisien en insistant sur la place singulière qu’elle ne cessera d’occuper dans les deux plus importants mouvements d’après-guerre : l’Existentialisme et le Nouveau Roman. La connaissance intime de l’œuvre que possède Ann Jefferson lui permet d’expliquer de manière nuancée l’intérêt que porta Sartre à Nathalie, la convergence de certains de leurs points de vue qui la fit collaborer aux Temps Modernes, et l’hostilité croissante de ses relations avec Simone de Beauvoir. Des témoignages hauts en couleur d’écrivaines amies comme Violette Leduc présentent une Nathalie forte et vulnérable à la fois : « (…) enterre son corps dans des manteaux maronnasses comme de la terre labourée. Elle s’est voulue insignifiante physiquement. Toujours repue (désaltérée) par les choses de l’esprit. (…) Elle se vautre dans ses névroses. Intelligence flamboyante. Vie intérieure accélérée ». Ann Jefferson accorde également une place importante aux atteintes de tuberculose de l’auteure au cours de ces années, et relie ces difficultés respiratoires à la conviction de Nathalie que son écriture suit le rythme du souffle. Peu à peu la vie de l’écrivaine se confond avec son œuvre : elle devient « auteur Gallimard », et avec l’essai L’Ere du soupçon, c’est elle qui ouvre la voie à la génération de romanciers du Nouveau Roman. Ann Jefferson effectue une analyse rapide des œuvres qui se succèdent à partir du Planétarium en montrant comment chacune prend naissance dans la précédente pour ouvrir l’espace créateur dans de nouvelles directions.

La biographe remarque ensuite que la notoriété internationale qu’acquiert Nathalie n’élimine jamais sa profonde inquiétude et sa peur de voir ses propos déformés. Convaincue d’être mieux comprise à l’étranger – notamment en Russie – qu’en France, elle fait dans divers pays de nombreuses tournées de conférences qui la ravissent, surtout aux Etats-Unis : « Il me semble que chaque fois que j’ouvre la bouche, les dollars pleuvent ». En retraçant ce parcours, Ann Jefferson ne néglige pas les anecdotes, les commérages rapportés comme tels, les détails amusants, et certaines trahisons qui ne sont pas à l’honneur de Nathalie. Elle continue de la peindre par petites touches en croisant divers témoignages qui déplacent le regard, comme celui de Lucette Finas : « Seule l’inquiétude attache un tel prix au contact et à l’assentiment ». La vie d’écriture de Nathalie prend encore un nouveau tournant à partir de 1962, quand elle acceptera d’écrire des pièces de théâtre, ce qui lui permettra de mettre concrètement en acte la dimension sonore de la parole qui travaille son écriture. Ce chapitre évoque la relation ambivalente de Nathalie à Marguerite Duras qui ne prisait pas outre mesure ses « petits mots gris ». Les derniers chapitres rendent compte avec la même précision du tournant autobiographique pris avec Enfance qui connut enfin un accueil enthousiaste, suivi d’un livre qui en est la répudiation partielle, Tu ne t’aimes pas, dont Ann Jefferson effectue une brillante analyse, puis des livres de la dernière décennie.

Au cours de cette traversée de la vie de Nathalie Sarraute, Ann Jefferson nous trace avec une sereine équanimité l’histoire d’une personne, d’une œuvre et d’un siècle, en nous faisant suivre les fils qui relient l’écriture au monde où elle prend sa source. La biographe ne se tient ni trop loin ni trop près de son modèle – et on sait combien cette question de la séparation et de la fusion est importante pour Nathalie Sarraute. Épousant la probité intellectuelle de l’écrivaine, elle se place à une distance qui n’est pas une mièvre empathie mais la solide affection que donnent de longues années d’étude et d’amitié.

 

Nathalie de Courson

 

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A propos du rédacteur

Nathalie de Courson

 

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Nathalie de Courson, enfance et adolescence à Madrid, agrégation de Lettres, doctorat de Littérature française, enseignement (beaucoup). Publications : Nathalie SarrauteLa Peau de maman (L’Harmattan) ; Eclats d’école (Le Lavoir Saint-Martin) ; articles dans les revues Poétique, Equinoxes, La Cause littéraire ; traductions de l’espagnol, dont, en 2017, le roman (traduit du castillan et de l’aragonais) Où allons-nous d’Ana Tena Puy (La Ramonda/Gara d’Edizions).

Auteur d’un blog http://patte-de-mouette.fr/

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