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Mon amie Nane, Paul-Jean Toulet

Ecrit par Léon-Marc Levy 23.02.17 dans La Une Livres, Les Livres, La Table Ronde - La Petite Vermillon, Critiques, Roman

Mon amie Nane, janvier 2017, 187 p. 7,10 €

Ecrivain(s): Paul-Jean Toulet Edition: La Table Ronde - La Petite Vermillon

Mon amie Nane, Paul-Jean Toulet

 

Il faut loyalement avertir tout lecteur de ce joyau littéraire : il sortira de ce livre éperdument amoureux de Nane et pour longtemps. Nane c’est Paris, la beauté, l’esprit, la joie d’être jeune et adulée par les hommes. Nane c’est l’insouciance des fêtes, des salons, des spectacles, du tout-Paris bourgeois du début du XXème siècle. Mais Nane c’est, d’abord, une jeune femme issue du peuple et qui s’est hissée dans le monde avec ce que la nature lui avait donné de mieux, sa beauté. Elle fait commerce de son corps mais en demi-mondaine, comme on disait alors. Aujourd’hui on utiliserait sûrement « call-girl » mais en tout cas jamais putain. Nane a trop de charme et d’intelligence pour ce terme brutal et jamais, le narrateur – Toulet sûrement – ne se permettrait son usage.

Ce roman, est-ce un roman ? Pas vraiment. On a une succession de tableaux mettant Nane dans diverses situations, devant son miroir, chez sa mère, à Venise, lors d’un apéritif mondain. Une succession qui, irrésistiblement, fait penser au théâtre, si prisé alors sur les boulevards parisiens. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit point d’un « théâtre de boulevard » balourd et souvent trivial tel qu’on le connaît aujourd’hui. Non, nous sommes plutôt du côté de Labiche, avec des dialogues pétillants, un humour souvent très drôle, des personnages décalés et toujours étonnants.

Et sur cette scène, Nane, au centre de tout, lumière sur laquelle les hommes se trouvent et se brûlent.

« Les courbes de son flanc ou de sa nuque, dont il semble qu’elles aient obéi au pouce d’un potier sans reproche, la délicatesse de ses mains, et son front orgueilleusement recourbé, comme aussi ses caresses singulières qui inventaient une volupté plus vive au milieu même de la volupté, se peuvent découvrir en d’autres personnes. Mais Nane était bien plus que cela, un signe écrit sur la muraille, l’hiéroglyphe même de la vie : en elle, j’ai cru contempler le monde ».

C’est une époque qui se dessine à travers les entreprises de séduction de Nane et l’agitation mondaine de ses contemporains. La « Belle Epoque » dit-on, celle des dames à crinolines, au maquillage aussi savant que voyant, celle des messieurs à hauts-de-forme et à queues-de-pie. On entend les bruits du temps, comme sur les boulevards. Et on sourit, souvent.

« – J’ai connu, dit Nane, un Villequier.

– C’est bien ça : un officier, brun, mince.

– Le mien était peintre sur porcelaine. Même il a fait un service de quatre cent quatre-vingts pièces, où je suis représentée en Diane, et qu’on a acheté pour l’Elysée.

– Ainsi, Nane, M. Loubet se trouve jouir quatre cent quatre-vingts fois de votre image, pendant que je n’ai, moi, que deux ou trois photographies.

– Les domestiques en auront peut-être cassé.

– Mon chéri, lui dis-je, chagrin de son irrespect, les domestiques de l’Elysée ne cassent rien. Les patrons non plus, d’ailleurs ».

On ne sourit pas cependant toujours. Quand un écrit charrie son temps, il charrie aussi ses travers, ses symptômes. On est en 1905, encore dans l'affaire Dreyfus. Toulet n’échappe pas à l’antisémitisme (antijudaïsme ?) très en vogue dans la bourgeoisie de l’époque. Quelques traits en témoignent, qui pourraient chagriner (un peu) le lecteur.

« […] et, issue de tout cela, Georgette Blokh-Rosenbuisson faisait aujourd’hui une chrétienne très sortable, qui dédaignait sans doute le Talmud de Babylone, ainsi que les crimes rituels, n’ayant gardé de ses ancêtres que l’habitude atténuée mais fâcheuse de se gratter hors de propos ».

« […] moi qui l’avais situé tout de suite dans la haute banque et le culte mosaïque. Mosaïque ? non pas ; cet homme généreux dut être de race ancienne et catholique […] ».

Mais on oublie vite, emporté par la vie de Nane sous la plume pétillante de Toulet. Les dialogues sont un champagne délicieux, un trésor de traits d’esprit, une mine d’expressions réjouissantes. Une encore, pour finir, qui résonne étonnamment en notre période d’élection :

« Il était hirsute, d’ailleurs, crotté, et, sauf qu’il n’avait pas de collier, on l’aurait pris pour un socialiste de gouvernement ».

La lecture de ce petit joyau ne peut que vous inviter à lire Paul-Jean Toulet, ses poèmes magnifiques et tous ses romans*. Cet auteur mérite de trouver sa place parmi les grands auteurs français.

 

Léon-Marc Levy

 

* Les œuvres complètes de Paul-Jean Toulet sont en un volume chez Robert Laffont, ou bien en œuvres détachées en diverses collections de poche.

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A propos de l'écrivain

Paul-Jean Toulet

 

Paul-Jean Toulet, né à Pau (Basses-Pyrénées) le 5 juin 1867 et mort à Guéthary (Basses-Pyrénées) le 6 septembre 1920, est un écrivain et poète français, célèbre par ses Contrerimes, une forme poétique qu'il avait créée.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil