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MAY B. ou M comme Maguy Marin et B comme Beckett

Ecrit par Marie du Crest le 27.04.15 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

MAY B. ou M comme Maguy Marin et B comme Beckett

Reprise du spectacle de Maguy Marin au Ramdam à Sainte Foy les Lyon du 7 au 11 avril 2015

A Christian Verdier

 

Dans une menuiserie désaffectée, transformée en plateau, salle de spectacle et centre de création par Maguy Marin, perdue dans ce qui reste de campagne autour de Lyon, dix personnages, cinq femmes et cinq hommes, alors que la nuit n’est pas encore tombée et que la lumière du jour traverse encore les verrières, attendent immobiles et silencieux, solitaires, ou en petits groupes. Qui sont-ils, ces êtres sans âge, ces loqueteux poussiéreux, au corps, et vêtements plâtreux ? Au regard charbonneux pour certains. Des danseurs de buto, à la peau blanchie ? Des mimes que le langage a oublié ? Des couples dérisoires embarqués dans la valse de la fête foraine ? Des modèles d’un sculpteur absent, cachés sous du chiffon, des esquisses ? Ils attendent que le mouvement, la danse les emporte. Ils sont entre ce qui a fini déjà, et sera enfin fini. Ils recherchent les mots, la musique et le geste de la marche, celle des sculptures de Giacometti. Coup de sifflet impérieux et ils se mettent à bouger.

Maguy Marin, en 1981, crée May B, repris régulièrement avec d’ailleurs quelques danseurs « historiques » comme art de l’immuable, du répété, de la fin et de son recommencement. May B, ce peut-être de l’incertitude du mouvement de la chorégraphie et le corps empêché, entravé, paralysé du théâtre de Samuel Beckett. Il y a dans son œuvre bien des personnages paralytiques, amputés jusqu’à Molloy, qui perd progressivement l’usage de ses deux jambes et se met à ramper. Le théâtre est motsdans son immobilité (L’innommable « je suis en mots ») et la pièce dansée ne parvient qu’à faire proférer aux dix personnages, borborygmes, hoquets, souffles, rires et ricanements ou mutisme articulé par la bouche. La réplique redite est citation dramatique, tirée de Fin de partie, œuvre qui bouleversa littéralement Maguy Marin à l’époque de Mudra. La chorégraphie semble aller vers le théâtre, qui dit que les hommes ont « une démarche raide et vacillante » comme au début d’En attendant Godot, dans une assez longue didascalie. Les dix personnages / danseurs essaient d’avancer et au milieu de la représentation ils deviennent corps de ballet, parfaite synchronisation de leurs mouvements ; de leurs presque courses ; ensemble et soliste paradoxaux ; souvenirs des positions de pieds à la barre sur une musique ample et symphonique de Schubert (la quatrième, « tragique »).

Mais Maguy Marin les fait entrer enfin dans les images beckettiennes : Hamm, l’aveugle au centre, Clov et sa valise, Pozzo et Lucky promené en laisse, au bout d’une longue corde. Ils sont figés dans la mémoire des mises en scène de théâtre. Eternels clochards, clowns métaphysiques, allant vers nulle part, passant d’étroites portes noires, ensemble et puis seuls dans un basculement arrêté retournant dans une rengaine « Jesus Blood never failed me yet » du compositeur anglais, Gavin Bryars, dont la source vocale est la voix douce, comme égarée d’un sans abri inconnu, qui chante sans fin cette ritournelle jusqu’à la fin du spectacle alors que les personnages, habillés, sacs et valises à la main, traversent le plateau, comme nous traversons notre pitoyable existence, en traînant les pieds. Jusqu’à l’ultime pose sous la lumière d’un homme au nez pointu, dernier voyageur.

 

Marie Du Crest

 

Ramdam, un lieu pour créations et ressources : 16 chemin des santons, Sainte-Foy-lès-Lyon 69

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A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.