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« Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme » : un projet d’alphabétisation, Angélica Liddell

Ecrit par Marie du Crest 26.11.13 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Théâtre, Les solitaires intempestifs

« Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme » : un projet d’alphabétisation, traduit de l’espagnol par Christilla Vassirot, 2011, 63 p. 11 €

Ecrivain(s): Angélica Liddell Edition: Les solitaires intempestifs

« Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme » : un projet d’alphabétisation, Angélica Liddell

 

 

Porque te vas ? ou le regard d’Ana

 

En 2011, Maldito sea el hombra que confia en el hombre : un projet d’alphabétisation, après le choc que représenta La casa de la fuerza, bouleversa à son tour le festival d’Avignon, spectacle de plus de trois heures, avec ses petites filles en robe dorée arpentant le théâtre du monde dans un décor d’arbres en carton et d’animaux empaillés. D’une certaine façon, Liddell revient au commencement de tout : premier volet de la trilogie chinoise et surtout chant rageur de l’enfance perdue,  bafouée, dont l’hymne ne serait autre que la très célèbre chanson du film de Carlos Saura, en version française, chanté par Jeanette, p.32, 33 :

Deuxième couplet :

 

Tu es prisonnière de ta maison

De tes parents

De cet adulte qui te dit qu’il a raison

Et qui te ment

 

Ce début à tout, Liddell le retrouve dans la matière de son écriture, d’inscrire le premier texte : l’abécédaire, celui qui nous permet d’entrer dans tous les autres. D’ailleurs à ce moment-là, Angélica Liddell est elle-même en train de s’initier au français. L’abécédaire rédigé et dit sur scène en français sert de prologue. Tous les abécédaires sont des partis pris sur le monde, que l’on se souvienne par exemple de celui de Gilles Deleuze qui partage deux mots avec celui d’Angélica Liddell : enfant et question. Celui de la pièce est la haine, la méfiance, la vengeance. L’auteure, dans un entretien, réaffirme que la méfiance « est la colonne vertébrale » du texte. La citation de Jérémie en espagnol qui sert de première partie au titre de l’œuvre (la seconde partie est en français) est à prendre dans ce sens-là et non dans sa signification biblique. L’abécédaire se donne de manière alphabétique de A à Z mais sera repris ensuite de façon désordonnée de E à U comme pour mieux réaffirmer le chaos. Les mots illustratifs sont également l’empreinte de ce cri contre la société que l’auteure profère : A comme argent, H comme haine, L comme loup ou encore R comme rage. Et le premier mot choisi, Enfant, p.8, dans sa simplicité et brièveté entame le processus et le cortège inéluctable de l’innocence perdue :

 

E comme Enfant

Je n’ai pas connu un seul enfant qui soit devenu un bon adulte.

 

Au fil des lettres de l’alphabet, défilent toute l’hypocrisie, la noirceur de la société humaine comme celle de la famille : T comme table (p.41 à 46), table de mariage autour de laquelle se joue jusqu’à l’inceste du père. Angélica Liddell lance un cri blasphématoire contre cette violence intime, la table, souvenir de l’autel de l’eucharistie :

 

Je ne partage plus le vin ni le pain.

Je veux boire mon vin et manger mon pain.

Je ne veux pas communier.

Partager infecte.

 

L’enfance donc se perd dans l’âge adulte. Ne pose-t-elle pas cette question désespérée p.25 à L comme Loup, figure de l’absolue solitude, à qui elle s’adresse :

 

Quand les enfants ont-ils commencé à manger les loups ?

 

Au centre du texte, l’écriture a quelque chose à voir avec les dix Paroles de Dieu mais ici réduites au néant, à l’anéantissement de l’amour de l’autre.

H comme Haine

Et tu haïras ton prochain comme toi-même.

Pages suivantes :

0 comme Ombre

Et tu survivras grâce à l’ombre.

R comme Rage :

Et tu penseras grâce à la rage.

D comme Douleur.

Le texte ne cesse de redire la solitude humaine (celle du « je » fil conducteur de la parole et de la voix d’Angélica Liddell sur le plateau). Nous sommes tous au fond « une bande de solitaires ». La société humaine, l’idéologie politique ne sont qu’impostures (p.21). Angélica est une « dissidente » du collectif. Elle ne croit plus qu’en cette île de l’être face à lui-même. N’écrit-elle pas que « La vie est belle. Tout dépend des fils de pute que tu croises » ? Les trois dernières lettres retenues, N, M, U, constituent comme le paroxysme de cette radicale désespérance. A naître correspond l’appel de la mort, à M écho du titre, le retournement de l’Ave Maria en Ave Angélica infertile et athée, jusqu’aux derniers mots en français de U comme Utopie où elle prononce l’éviction de l’espèce humaine :

 

Que plus un enfant ne soit conçu à la surface de la Terre.

 

Pourtant, il existe quelques personnes avec lesquelles l’échange est possible, ce sont les marchands chinois dont l’amabilité est sans équivoque dans la seule transaction commerciale (p.9, 10). Et « l’enfant dit » la vérité du monde dans le long passage du W comme Wittgenstein. En vérité, Angélica Liddell demeure dans son corps d’adulte comme la petite Ana du film Cria cuervos de Saura qui regarde avec ses grands yeux noirs toutes les abjectes compromissions familiales et celles de la société franquiste qui se tissent autour d’elle. Ana Torrent, la toute jeune comédienne d’alors, est-ce un hasard, a le même âge aujourd’hui que l’auteure ? L’opus II et III de la trilogie seront des tentatives d’échappée à cette misanthropie pleine de fureur.

La pièce a été créée à Madrid en 2011 dans une mise en scène de l’auteure et jouée en français en juillet 2011 en Avignon.

 

Marie du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Angélica Liddell

 

Angélica Liddell naît en 1966 à Figueres en Espagne. Elle crée la compagnie Atra Bilis Teatro en 1993, à Madrid, à partir d’une expression latine que la médecine antique utilisait pour qualifier l’humeur épaisse et noire qu’elle pensait être la cause de la mélancolie. Artiste, auteur, metteur en scène et interprète de ses propres créations, Angélica Liddell a des mots d’une poésie crue et violente. Elle se définit comme une «résistante civile», guidée par la compassion, l’art de partager la souffrance. En écrivant sa douleur intime dans ses spectacles, elle écrit celle des autres comme dans ‘Et les poissons partirent combattre les hommes’ (écrit en 2003), où c’est la douleur d‘immigrés clandestins qu’elle met en scène ou dans ‘Belgrade’ écrit en 2008. ‘La casa de la fuerza’ est la performance qui la révèle au public français en 2010 au Festival d'Avignon où elle se meurtrit sur scène. Loin des circuits habituels, elle amène de nouvelles créations, ‘Todo el cielo sobre la tierra’ et ‘Ping Pang Qiu’ au 67ème Festival d’Avignon en 2013.

 

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.