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Lionel-Edouard Martin : La mémoire des lieux perdus (par Hans Limon)

Ecrit par Hans Limon le 21.08.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Lionel-Edouard Martin : La mémoire des lieux perdus (par Hans Limon)

 

« Rien qu’un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être ; quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux. Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce que au moment où je la percevais, mon imagination qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de la fourchette et du marteau, même inégalité de pavés – à la fois dans le passé ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence – et grâce à ce subterfuge avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur » (1).

Venant d’achever, entre une virée chez le bricoleur du coin de la rue et la promenade dominicale habituelle en compagnie de sa fille, le nouveau roman de Lionel-Édouard Martin, comme qui dirait en avant-première : Tout était devenu trop blanc, je me suis fort justement remémoré ce fameux mot de Jean Cocteau à propos de la « poésie de roman » que Lionel-Édouard lui-même m’avait transmis, comme par translation, et qui semble s’appliquer à merveille à chaque détour de paragraphe de ce « trop blanc » noirci de caractères atypiques, des « grolles » nichées dans les entrailles à « l’arbre » euphémique brandi aux yeux de la domestique dépositaire du récit – ou presque.

Lionel-Édouard Martin est un écrivain comme on n’en fait plus. « On a épuisé la source », disait mon père. Romancier, poète, traducteur émérite, enseignant, amoureux éperdu de sa région natale, il a successivement posé ses valises en Allemagne, au Maroc, en Haïti, à la Martinique, tout en conservant ses racines bien enfoncées dans le terreau fertile de Montmorillon qui l’a vu peu à peu croître. Son œuvre, déjà conséquente et trop peu lue, est à l’image de son personnage : polymorphe, exigeante, érudite, et surtout portée par la grâce d’une écriture sensuelle, évocatrice, qui sait tout à la fois restituer le traumatisme d’un tremblement de terre vécu à la première personne et les émois lancinants d’un orchestre de village.

Il serait bien maladroit de résumer son nouvel opus à son histoire. Qui dit résumer dit réduire, et Lionel-Édouard écrit en musicien. Comme Richard Millet. Tous deux sont d’ailleurs des écrivains de la glèbe, et plus précisément de la ruralité, de ce monde qui disparaît peu à peu et parvient néanmoins à reprendre souffle et corps entre leurs partitions. Impossible, d’ailleurs, pour un amateur de Millet du moins, de ne pas penser, à la lecture de ce roman, à la chronique publiée il y a un peu plus d’un an par le père de Lauve le pur à propos de « La grande pitié des arbres de Corrèze » (2) :

« Plus de 20.000 arbres ont déjà été abattus afin de “protéger” le bitume de l’égouttement des arbres et déployer la fibre optique, à charge pour propriétaire de payer les frais de cet “élagage” qui détruit une part considérable du paysage ».

Sans prétention directement politique, Lionel-Édouard Martin déploie ce que l’on pourrait appeler une écologie du cœur, en actes et non en théorie, qui œuvre à la conservation tout d’abord mémorielle des lieux qui ont façonné son enfance et partant l’homme qu’il est devenu. Point n’est besoin de supputer un quelconque conservatisme ; sa généalogie romanesque, d’opus en opus, déploie ses rameaux d’avenir et n’omet jamais de livrer sa charge – non de chevrotines –, mais d’humanisme bonhomme. Feuilleter Lionel-Édouard, c’est retomber ou plutôt s’élever à hauteur de XVIIIème siècle, ou s’accouder au pont-levis d’un château fort pour y converser avec Montaigne. Mais l’eau blanche a coulé depuis ces temps glorieux, et bien des philosophes et penseurs de tous bords ont tenté de mettre un frein à l’expansionnisme échevelé de l’homme. Hans Jonas n’a pas suffi. Lionel-Édouard, en bon connaisseur de Proust, essaye de rassembler, par la fiction, des souvenirs qui, agrégés, reconstituent quelque chose comme la mémoire des lieux perdus qui lui sont chers. Perdus parce qu’en voie de disparition. Perdus parce qu’ignorés dès l’origine, même intègres et verdoyants. Cette mémoire est ici reconstituée par la domestique-narratrice et par le pinceau de monsieur Charles. La mémoire des lieux et celle d’une époque, magiquement convocable par tel ou tel vocable ou phrasé :

« La Marceline ? On donnait à cette époque du le, du la, à tout ce qui avait deux pattes et marchait comme un chrétien, comme une chrétienne, quand ça n’avait pas trop d’argent pour mériter qu’on le lui enlève, ce le, ce la : c’était notre particule de petites gens, j’étais la Marceline comme ma bonne était la Marie-Françoise et ce n’était pas plus mal, on savait ce qu’il en allait de nous autres et que nous n’étions pas tirées de la cuisse de Jupiter… » (3).

Et c’est par cette attention à ces détails – comment ne pas songer à la Maheude ? –, qui concernent autant le parler que le vêtir ou le manger, que Lionel-Édouard, tel un impressionniste, redonne vie au Poitou du début du siècle précédent, et contribue, à sa manière, à la perpétuation d’un patrimoine qui le dépasse et dont il est le porteur. Un patrimoine dont il faut prendre soin.

« En cuisine, au tout début, je n’étais guère finaude : j’avais vingt ans, dans une vie, vingt ans, c’est presque rien – on croit que c’est quelque chose quand on y touche au bout d’une longue attente, parce que le corps vous travaille la peau mais c’est du travail comme le travail d’un cheval avec œillères, on ne voit que la route en face sans guère d’horizon : le grain de blé qui pousse en avril son bout de tige, il est tout comme, faraud de voir le ciel mais l’agnelle qui s’échappe du pacage n’en fera qu’une goulée ; et s’il s’en tire sans dégâts, si l’agnelle reste au champ, sait-il qu’il ne prendra qu’à la moisson, qu’à l’approche de la fauche, tout son sens de grain de blé, toute la force qu’on lui prête, nous autres mangeurs de miches ? C’est l’épi son devenir, pas le brin d’herbe tellement fluet qu’il demande des soins, de la fumure, sinon la barbe ne lui poussera jamais sur les bajoues… » (4).

Un canevas ? Monsieur Charles est mort. Monsieur Charles était peintre de son état. Marceline raconte. Le cadre est le Poitou. Le Poitou pittoresque, puisqu’il s’agit de peinture, et d’un paysage qu’une exploitation gémellaire vient défigurer, ou plutôt priver de ses couleurs. Le récit retrace l’itinéraire du garçon robuste et surdoué que fut Monsieur Charles, Popotame, jusqu’au moment où, à l’aube d’une probable ascension parisienne, un certain Vladimir retrouve son cadavre au beau milieu d’une énigme, qui a toutes les allures d’un vangoghesque champ de blé aux corbeaux.

De Mousseline et ses doubles à Cor en passant par Jeanlou dans l’arbre, Lionel-Édouard Martin ne cesse de mettre en verbe, dans une langue ciselée, parfois vernaculaire, une langue de traducteur qui donne à sentir la matière et le sentiment à vif, des itinéraires d’enfants et d’hommes à la marge, provenant de régions perdues pour le commun, mais qui, à l’instar du peintre en face de sa toile ou du paysan penché sur sa plantation, donnent à leur destin la forme de leurs aspirations.

Des « bouseux magnifiques », en somme. Des hommes comme on n’en fait plus, et que j’aurai la pudeur de ne pas appeler des « transfuges ». « On a cassé le moule », disait ma mère. Une leçon d’art et d’humanité, où des relents de Zola – celui de L’Œuvre et de La Terre – viennent se mêler à des spasmes de Cohen.

Tout était devenu trop blanc. Sauf le vin, une fois revenu de la promenade dominicale, en compagnie de sa fille.

 

Hans Limon

 

(1) Proust, Le Temps retrouvé, 1927

(2) https://richarmillet.wixsite.com, chronique n°160, 8 mars 2018

(3) Lionel-Édouard Martin, Tout était devenu trop blanc, 20 août 2019, Le Réalgar

(4) Ibid


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A propos du rédacteur

Hans Limon

 

Professeur de philosophie et de théâtre. Ecrivain et poète.