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Lettres d’Angleterre, Karel Capek (2ème critique)

Ecrit par Yann Suty 11.05.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Correspondance, Pays de l'Est, La Baconnière

Lettres d’Angleterre, trad. tchèque, Gustave Aucouturier, 171 pages, 12 €

Ecrivain(s): Karel Čapek Edition: La Baconnière

Lettres d’Angleterre, Karel Capek (2ème critique)

Sus au Brexit. Ce n’est pas parce que les Anglais tournent le dos à l’Europe que nous devons les ignorer. Il y a tant de choses à voir chez nos voisins d’outre-Manche qu’il serait dommage de ne pas y faire un petit tour.

Pour découvrir (ou redécouvrir) un pays étranger, un guide touristique est indispensable. Et quel meilleur guide qu’un écrivain ? Certes, il ne va pas forcément s’intéresser aux horaires d’ouverture de la National Gallery ou de la Tour de Londres – à tant de données bassement pratiques –  mais il peut nous présenter le pays autrement, en empruntant des chemins de traverses. Ajoutez-y quelques considérations humoristiques ou morales et on se retrouve très loin du Guide du routard.

Notre guide, c’est Karel Capek. Il voyage en Grande-Bretagne et il y écrit des lettres pour faire partager ses découvertes. Et quand les mots ne suffisent pas – même quand on est une plume ingénieuse comme l’auteur de La Guerre des salamandres – il ajoute des dessins. A croire qu’une image est plus parlante qu’un long discours. Mais quel que soit le talent de celui qui s’y attèle, une photo de horse-guard sera sans doute plus parlante qu’une description pour rendre compte de ce haut chapeau haut et étroit, noir et poilu dont s’affublent les gardes de sa Majesté. Les habitudes anglaises peuvent-elles mettre à mal les plus fieffés lettrés ?

Le problème, avec le tourisme, c’est qu’on n’y trouve pas grand-chose qu’on ne connaît pas, à croire que l’on voyage uniquement pour aller vérifier sur place des lieux que l’on connaît déjà. « La plus grande surprise que puisse éprouver un voyageur, c’est de trouver en pays étranger ce qu’il a cent fois lu ou vu en image ». Est-ce parce que nous vivons dans une ère de surabondance des images ? Peut-être, mais précisons que l’ouvrage de Karel Capek est paru il y a près d’un siècle, à une époque, donc, où les moyens de communication étaient fort différents des nôtres…

L’auteur se rend en Grande-Bretagne. Il s’attarde surtout en Angleterre. Fait quelques détours par l’Ecosse et le Pays-de-Galles. Quant à l’Irlande, il ne trouve pas de guide et toutes les personnes qu’il interroge trouvent bien bizarre d’aller jouer les touristes là-bas car il n’y a vraiment rien à voir. La preuve, il n’y a pas de guide.

Il y a un côté innocent chez Karel Capek, un peu naïf aussi, qui peut paraître un peu en décalage un siècle plus tard, à l’ère du tourisme de masse. Mais c’est ce qui fait aussi le charme de ses lettres.

Il est d’abord enchanté par l’Angleterre, ce pays où la nuit « les chats font aussi sauvagement l’amour que sur les toits de Palerme ». Les lieux sont sûrs, mais pour une raison bien particulière. « Ici, jamais les rues ne sont parcourues par des foules révolutionnaires, parce que les rues sont trop longues pour cela. Et trop fades ». Où l’architecture comme moyen de lutte contre l’insurrection. L’Angleterre est le pays qui lui paraît « le plus fabuleux et le plus romantique » qu’il ait jamais vu. Pourquoi ? A cause des arbres et des gazons. Des gazons que les Anglais n’hésitent pas à fouler, ce qui paraît bien loin des habitudes de ses compatriotes tchèques.

La perfide Albion lui cause aussi une certaine « répugnance », à cause du trafic. Les rues bruissent de monde, le bruit est partout. Il y a tant de monde qu’il se servirait bien d’une « mitrailleuse » pour écarter la foule. C’est un pays qui a l’air vieux. « Ici, on ne voit rien d’ostensiblement nouveau ». En plus, la cuisine anglaise, ce n’est pas tout à fait ça. Mais là aussi, rien d’ostensiblement nouveau. « La bonne cuisine anglaise est de la cuisine française ». Heureusement les Anglais, et particulièrement les gentlemen, aiment le silence. « Ils ne parlent jamais beaucoup, car ils ne parlent jamais d’eux-mêmes». Serait-ce là l’origine du célèbre flegme britannique ?

On imagine sans peine que les Lettres d’Angleterre sont une récréation pour l’auteur (elle pourraient l’être aussi pour le lecteur). Il se fait plaisir, essaye peut-être de garder la main entre deux romans. Parfois, ses considérations peuvent paraître un peu anecdotiques. A la fin de son séjour, Karel Capek n’a plus qu’une hâte : quitter l’Angleterre et rentrer chez lui. Mais nous, lecteurs, a-t-on besoin de faire le déplacement ? Mots et dessins n’auront-ils pas remédié à nos envies de départ ? Et puis, si c’est simplement pour aller voir sur place ce que l’on a déjà lu ou vu, le déplacement vaut-il vraiment le coup ?

 

Yann Suty

 

Lire la critique de Marc Ossorguine sur la même œuvre : http://www.lacauselitteraire.fr/lettres-d-angleterre-karel-capek

 

 

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A propos de l'écrivain

Karel Čapek

 

Karel Čapek, né le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice (région de Hradec Králové (Bohême)), et mort à Prague le 25 décembre 1938, est l'un des plus importants écrivains tchécoslovaques du xxe siècle. Le mot robot, qui apparaît pour la première fois dans sa pièce de théâtre de science-fiction R. U. R. (Rossum's Universal Robots), sous-titre en anglais du titre tchèque "Rossumovi univerzální roboti", a été inventé par son frère Josef à partir de mot tchèque "robota" qui signifie "travail" ou "servage".

Dans une autre de ses œuvres, La Guerre des salamandres, Čapek peint avec un humour noir et joyeux la géopolitique de son temps, et tourne notamment en dérision le national-socialisme.

 

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock