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Les Origines Sportives du Cinéma, Georges Demenÿ (par Jean Durry)

Ecrit par Jean Durry 04.02.19 dans La Une Livres, Les Livres, Arts, Critiques, Histoire

Les Origines Sportives du Cinéma, Somogy Editions d’Art, INSEP, 2017, 240 pages, 35 €

Ecrivain(s): Georges Demenÿ

Les Origines Sportives du Cinéma, Georges Demenÿ (par Jean Durry)

 

De haut niveau.

L’intérêt des Editions Art Somogy pour le thème du sport, manifesté par exemple dès 1996 avec l’édition de L’affiche de sport dans le monde, de François et Serge Laget, s’exprime ici de la façon la plus pertinente. Une maquette impeccable soutient un texte aussi nourri que précis.

L’équilibre noir et blanc d’une mise en page esthétique met en valeur la qualité exceptionnelle des documents réunis. En hommage à André Drevon et à son travail pionnier des années 1990 ainsi qu’à Pierre Simonet, fondateur de l’iconothèque de l’INSEP – Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance –, sont donc resitués la trajectoire et l’apport de Georges Demenÿ – fin visage, lorgnons, moustache et barbiche. L’équipe conduite par Patrick Diquet, s’appuyant sur la restitution des images menée de longue haleine par Stéphane Dabrowski, ainsi que sur les recherches de Christophe Meunier pour la préparation du présent ouvrage, s’est de propos délibéré inscrite dans les pas et le sillage de Drevon, reprenant volontairement les jalons qu’il a posés et le titre même donné en 1994 au film qu’il avait consacré à Demenÿ.

Ainsi que l’établissent solidement, avec un argumentaire sobre soutenu par un ensemble de notes exemplaires, les dix-huit chapitres et deux annexes – ses publications à compter de 1880, les brevets qu’il déposa de 1892 à 1898 – Georges Demenÿ aura été et l’un des grands noms de l’éducation physique et l’un des précurseurs inséparables de l’enfantement du cinéma.

Né en 1850 à Douai, sa scolarité le conduit à un baccalauréat ès sciences en même temps qu’il s’avère un violoniste plus qu’honorable – son père était musicien. A partir de 1874 c’est à Paris qu’il poursuit ses études à la Sorbonne (mathématiques), mais également à la Faculté de Médecine et au Collège de France où il s’intéresse vivement aux leçons du physiologiste Etienne-Jules Marey (1830-1904) célèbre par ses travaux sur « La machine animale » et sur le mouvement. 1880, année-clé, celle des lois de Jules Ferry sur l’enseignement obligatoire et l’instauration de la gymnastique à l’école primaire, celle où Demenÿ fonde avec le positiviste Emile Corra le « Cercle de gymnastique rationnelle ». Sollicitant Marey d’adhérer au Cercle, non seulement celui-ci en devient membre d’honneur, mais c’est entre les deux hommes le point de départ d’une collaboration aussi confiante que fructueuse, axée sur la création d’une « Station physiologique » bientôt installée au Parc des Princes – sur l’actuel emplacement avalé par le Stade Roland Garros. Nommé en 1882 « préparateur » au Collège de France, Demenÿ est celui qui conduit les négociations avec la Ville de Paris, obtient les soutiens financiers, et développe une activité foisonnante – Marey pour sa part résidant plusieurs mois par an à Naples. Cette collaboration sera rompue en 1894, Marey prenant ombrage des succès croissants de Demenÿ qui lui semblent empiéter sur ses propres découvertes. Car non seulement c’est ce dernier qui conduit la marche quotidienne de la station, mais son esprit efficace résout ingénieusement sur le plan pratique les différents problèmes qui se posent au fur et à mesure. Marey avait inventé le « fusil chronophotographique » et la chronophotographie permettant la saisie analytique des mouvements. Demenÿ va aller plus loin, avec son « Phonoscope » qui permet de lire sur les lèvres d’un sujet qui parle ; puis en imaginant en 1893 un système à came entraînant la pellicule avec continuité et souplesse : du mouvement décompensé on mute alors à sa synthèse mobile. Ayant pris désormais, par nécessité, son indépendance, Demenÿ installé à Levallois-Perret cherche des commanditaires et s’accorde avec Léon Gaumont qui commercialise avec réussite les appareils qu’il a conçus. En 1901 pourtant, Demenÿ décide de lui céder d’un coup tous ses Brevets.

Il a choisi de se consacrer à l’éducation physique, dont il est devenu l’un des acteurs majeurs. Depuis 1891, il assure le Cours de Formation des maîtres à la Ville de Paris. Ayant obtenu son doctorat de médecine, il joue un rôle prépondérant dans les différentes Commissions préparant les Manuels du Ministère de l’Instruction Publique ; est la cheville ouvrière du Congrès International d’Education Physique, organisé au sein de l’Exposition Universelle de 1900. Les Bases scientifiques de l’Education Physique, l’un de ses nombreux ouvrages, paraît en 1903, l’année où, couronnement d’une de ses incessantes croisades, est créé un « Cours Supérieur d’Education Physique de l’Université » dont il sera jusqu’en 1912 le premier Directeur et qui préfigure l’Ecole Nationale Supérieure d’Education Physique (ENSEP) de l’avenir. En 1901 également le Ministère de la Guerre l’a chargé d’une « Mission de réforme de la gymnastique » à l’Ecole Normale de Gymnastique et d’Escrime de Joinville-le-Pont (fondée en 1852) ainsi que de la Direction d’un nouveau « Laboratoire de Physiologie » où il reprend avec les moniteurs de l’Ecole – comme 20 ans auparavant au Parc des Princes – l’étude chronophotographique du mouvement, appliquée à la marche, aux sauts (longueur, hauteur, perche), à l’escrime, visualisant de manière saisissante et simultanée les différentes phases par lesquelles se conjuguent l’élasticité et la force d’impulsion des « sportifs ». Il prône une gymnastique naturelle aux mouvements arrondis – sa formation de violoncelliste n’y est pas étrangère. Cependant, en 1907, la Direction de l’Ecole se sépare de lui, car elle est à cette époque acquise à la conception suédoise, contre laquelle il a pris nettement position la jugeant trop systématique et collective, ce qui se manifestait notamment dans ses vives divergences avec le Docteur Philippe Tissié. En novembre 1916, lorsque l’Ecole fermée en août 1914 à la mobilisation générale rouvrira, plus concernée désormais par l’entraînement et la préparation des sportifs aux grandes compétitions, elle viendra à résipiscence, souhaitant le voir revenir.

Aussi actif que jamais, Demenÿ donne de nombreuses conférences, entre autres au Musée pédagogique de la rue Montmartre. Il publie, en 1911, Education et Harmonie des mouvements, en faveur de la gymnastique féminine, dont il suit et encourage l’essor au Lycée Lamartine ; de même qu’il contribue en 1915 à la fondation par Gustave de Lafreté d’« Academia », un des tout premiers clubs sportifs féminins.

Georges Demenÿ décède en 1917. Au centenaire de sa disparition, ne pouvait lui être dédiée une plus juste commémoration.

 

Jean Durry

 


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A propos de l'écrivain

Georges Demenÿ

 

Georges Demenÿ, né le 12 juin 1850, fut le fondateur d’une éducation physique scientifique et de son institutionnalisation. D’autre part, initialement collaborateur d’Etienne Marey, puis inventeur du « phonoscope » permettant de passer de la saisie analytique des mouvements à leur synthèse mobile et continue, il a joué un rôle certain mais souvent méconnu en tant que l’un des actifs précurseurs de l’invention du cinéma.

 

A propos du rédacteur

Jean Durry

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Rédacteur

Ardent défenseur de la langue française, Jean Durry a rejoint avec un vif plaisir l’équipe de « La Cause Littéraire ». Fils de Marie-Jeanne Durry, créatrice en 1945 du « Bulletin Critique », et lui-même président (2001-2013) des « Amis du Bulletin Critique du Livre en Français », il a fait du « Sport, culture vécue » son propre fil conducteur. Ecrivain – grand prix « Sport et littérature » 1992 -, historien et analyste du sport et de l’olympisme, fondateur du Musée National du Sport qu’il a dirigé près de 4 décennies (1963-2001), conférencier international, chroniqueur (presse, radio, télévision), président de la Fédération International du cinéma et de la vidéo sportifs (1987-1991), il a été le concepteur de quelque 200 expositions en France et hors de France.