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Le règne de l’esprit malin, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 28.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Le règne de l’esprit malin, Charles-Ferdinand Ramuz. Redécouvertes littéraires. 139 p. 9,95 €

Ecrivain(s): Charles Ferdinand Ramuz

Le règne de l’esprit malin, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

 

Le Diable donc. Le Mal, le Malin, le Séducteur, le Menteur, le Manipulateur. Il colporte la haine mais il l’exporte aussi, comme une gangrène, une épidémie. Un petit village dormant dans sa ruralité tranquille, ses croyances, ses superstitions aussi voit surgir un jour un homme inconnu. L’événement en soi est déjà rare. De plus l’homme est étrange. Il dé-range l’ordre établi, il modifie un ordonnancement séculaire : au sein de la pauvreté, il est nanti et généreux, la boutique de cordonnier qu’il ouvre devient un lieu d’échanges. Il s’appelle « Branchu, comme qui dirait Cornu … »

« L’homme » ne se contente pas d’entrer dans le village et d’y faire son nid. Il s’insinue dans les cœurs, les esprits, les âmes. Le malheur alors s’installe. Dans sa première irruption, il frappe l’ancien cordonnier.

Un beau jour sa boutique resta fermée. Sans doute qu’il était malade, mais personne ne s’inquiéta de lui. Deux ou trois jours passèrent encore. Et ce fut par hasard qu’une voisine le trouva pendu derrière sa porte, le quatrième jour, je crois, et il faut bien dire qu’il sentait déjà, et il avait la figure toute noire.

Le malheur des hommes a la particularité d’être ordinaire, consubstantiel au destin humain. Ainsi, un enchaînement de malheurs met-il du temps avant de sembler a-normal. Le caractère sériel du Mal n’apparait qu’au bout d’une répétition longue, quand le Mal devient effarement, oppression, frayeur.

Longtemps on a mis des chiffres sous des chiffres ; il faut bien pour finir qu’on fasse le total. Et, reprenant toutes ces choses une à une, ils commençaient à être effrayés, chacun faisant le calcul à part soi. Musy pendu, le pouce de Baptiste, les enfants atteints par le croup, les femmes tombées du haut mal, les bêtes qui avaient crevé, les garçons qui s’étaient battus, et Lude, à présent, et puis Héloïse : ça n’est quand même pas naturel !

Le Mal est-il naturel en fait ? Cette certitude des hommes qu’il ne l’est pas tient plus du vœu pieux que du constat objectif, car dans les faits, dans une courbe qui mène tous les hommes à la déchéance et à la mort, le Mal semble plus naturel que le Bien. Le Diable est là, campé au milieu des hommes, comme un compagnon funeste et inséparable. Sa présence est manifeste dans les souffrances, la maladie, la pauvreté, le désespoir, la mort. Les hommes nient le caractère inéluctable du Mal par manifestation de terreur. Alors ils préfèrent l’attribuer à une présence incarnée (ou supposée telle) : le Malin, chargé de son sac à malheurs. Alors court la rumeur, il y a seulement cette rumeur dans le village.

L’œuvre du Diable n’est pas seulement d’apporter le Mal. C’est plus encore d’effacer peu à peu toute frontière entre le Bien et le Mal. Et les hommes se perdent, sous le rire de Satan.

Il riait, il dit : « Il vous faut renoncer au ciel pour la terre », mais tous ceux qui étaient là avaient renoncé au ciel pour la terre, et, lui, il riait.

Jusqu’à la frontière suprême, celle que la foi a tracé pour tenir les hommes du bon côté du monde, celle que la figure christique condense, tout s’efface et plonge les âmes dans un gouffre infini.

-              Qui penses-tu que je suis ?

Lhôte gravement répondit :

-              Je pense que tu es le Christ et tu te manifestes comme il te semble bon.

-              Mon pauvre Lhôte, tu te trompes. Regarde.

Il s’approcha de la fenêtre, il n’eut qu’à lever la main : un nuage noir parut, un coup de tonnerre se fit entendre.

-              Tu vois !

Mais Lhôte, secouant la tête :

-              Je dis que tu es le Christ quand même, parce que les morts t’ont obéi

Et puis le ciel s’est levé. La fable ramuzienne chante encore l’espoir des égarés.

 

Léon-Marc Levy



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A propos de l'écrivain

Charles Ferdinand Ramuz

 

Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse1 dont l'œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'Homme2. Ramuz puisa dans d'autres formes d'art (peinture, cinéma2) pour contribuer à la redéfinition du roman.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /