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Le Procès de Baudelaire, Raphaël Belaïche (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier le 06.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Histoire

Le Procès de Baudelaire, Raphaël Belaïche, préface d’André Guyaux, Genève, Droz, 2025, 674 pages, 24 €

Le Procès de Baudelaire, Raphaël Belaïche (par Gilles Banderier)


Fondées en 1924 par Eugénie Droz (1893-1976), les éditions éponymes furent dès l’origine spécialisées dans les livres d’érudition, conçus pour être lus pendant plusieurs décennies et constituer des références ; des ouvrages solides mais (inévitablement ?) austères, échappant à toutes les modes qui, avec une belle constance dans le néant, ont déferlé sur le monde universitaire depuis les années 1950 (marxisme, structuralisme, « nouvelle critique », gender et queer studies, études coloniales, etc.). Des ouvrages solides, érudits, mais auxquels il ne viendrait à personne l’idée d’accoler le qualificatif de « passionnants ».

Pourtant, on n’hésitera pas à écrire que l’ouvrage de maître Raphaël Belaïche, Le Procès de Baudelaire, est un livre passionnant. Quiconque a approché Les Fleurs du Mal sait que, sitôt son recueil paru, Baudelaire se retrouva avec sur les bras un procès pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs », sort qu’il partagea la même année avec Flaubert, jugé également sous le même chef d’accusation. Le patronyme du procureur qui officia lors des deux procès – Pinard – a fait rire des générations d’étudiants en lettres.

Au fil des décennies qui suivirent, l’érudition baudelairienne, laquelle a ses grands noms (Eugène Crépet et son fils Jacques, Claude Pichois, …) décrivit, classa et publia les pièces conservées du procès. Mais son travail impeccable gravitait autour d’un trou noir, pour filer la métaphore astronomique que Me Belaïche ne dédaigne pas (p. 51) : tout le dossier original de la procédure a disparu lors de la « principale catastrophe archivistique qu’ait connue la France au XIXe siècle » (Matthieu de Oliveira) : la destruction de nombreuses bibliothèques et archives parisiennes par les Communards, que Victor Hugo, aux yeux de qui le peuple est nécessairement bon, excusa par une piteuse pirouette (« Tu viens d’incendier la Bibliothèque ? […] Je ne sais pas lire »). En l’absence de ce dossier matriciel, perdu sans retour (comme les merveilleuses Vies des poëtes françois de Guillaume Colletet), il est parfaitement légitime, comme l’a fait Me Belaïche, de recourir à la comparaison, à l’éclairage du procès visant Baudelaire par des procédures contemporaines analogues.

Quiconque a eu affaire, même de loin, à la justice, s’est rendu compte qu’il se trouvait affronté à un univers particulier, avec sa mentalité propre, ses traditions, ses pesanteurs, son corporatisme, ses raideurs, ses arguties et ses absurdités. Me Belaïche, qui par nécessité professionnelle connaît ce monde de première main, le reconstitue avec une minutie d’entomologiste, en commençant par la Loi, les lois au nom desquelles Baudelaire fut jugé. Il retrace dans la première partie de son grand livre l’évolution de la législation relative à la presse (ce terme désignant non seulement, comme aujourd’hui, les périodiques, mais tout ce qui s’imprime), de la liberté absolue qui eut cours brièvement après la Révolution à l’encadrement de plus en plus strict, tourant au corsetage tatillon, dès le Premier Empire et dans toute la bigarrure de régimes politiques qui suivit. Le Second Empire, « moment aigu de la tracasserie judiciaire envers les littérateurs et la littérature non-conformistes » (p. 149), revint aux traditions napoléoniennes, en particulier lorsque, durant « les années 1857, 1858 et 1859, la grande vague de répression judiciaire de l’outrage à la morale publique […] atteint son étiage le plus haut » (p. 151). La liste des victimes, de 1851 à 1870, est aussi longue et prestigieuse que celle des écrivains recalés par l’Académie française : les frères Goncourt, Alphonse Karr, Dumas père, Flaubert, Eugène Sue, Proudhon, Catulle Mendès, Verlaine, …

Me Belaïche reconstitue avec brio le mécanisme de l’engrenage dans lequel Baudelaire se retrouva pris, du rapport de la Sûreté publique qui mit la machine en route aux conséquences de la condamnation, en passant par la polémique dans la presse, l’instruction, les premières convocations, les démarches infructueuses du poète, l’audience, … Les spécialistes de Baudelaire ont déjà longuement évoqué Me Chaix-d’Est-Ange et surtout le fameux procureur impérial Ernest Pinard, dont André Guyaux disait qu’il a probablement mieux compris Les Fleurs du Mal que bien des contemporains, peut-être parce que lui-même écrivait de la pornographie à ses heures perdues. Dans son réquisitoire, Pinard, qui avait étudié les lettres, demanda au tribunal d’être « indulgent » (p. 401, 581), autrement dit de ne pas envoyer le poète en prison, ce qui eût été la sanction normale pour les délits dont on l’accusait (« Il est incontestable que Baudelaire a suscité la sympathie de Pinard, que la poésie des "Fleurs du Mal" a sans doute véritablement ému », p. 401).

Me Belaïche livre des renseignements de première main sur tout le personnel judicaire qui intervint dans le procès, jusqu’au modeste greffier, en prêtant une attention spéciale aux juges, véritables angles morts de la recherche baudelairienne, à propos desquels il apporte des informations d’une précision inédite (l’un d’entre eux, un certain Eugène Delesvaux, fit par ailleurs l’objet des moqueries de Hugo : « Sur Delesvaux cambré cognant des castagnettes », ce dont une réputation se relève difficilement – p. 326).

Comme toute décision ressemblant à un acte de censure, la condamnation de Baudelaire équivalut à un coup de projecteur et la suppression de six pièces des Fleurs du Mal rendit instantanément le volume désirable aux yeux des amateurs. Les éditeurs ayant mis en vente un certain nombre d’exemplaires « cartonnés », où les poèmes interdits avaient été remplacés, le tirage original continua à se débiter discrètement et à circuler sous le manteau, la police impériale essayant avec les moyens de son époque de mettre la main dessus.

Le malentendu fondamental, dans cette procédure, vient sans doute du fait que, même si les pièces condamnées pouvaient heurter la sensibilité du temps, on vit un régime politique « réactionnaire » intenter des poursuites à un auteur, lecteur et disciple de Joseph de Maistre, qui était lui-même profondément antimoderne (analyse fine p. 420), comme Philippe Muray l’avait bien vu (Le XIXe siècle à travers les âges) et le réquisitoire de Pinard fait entendre en plus d’un endroit un accent de sympathie (p. 363).

On aura compris que cet ouvrage est une admirable somme d’érudition. Lecteur passionné de Baudelaire, Me Belaïche circule avec un intérêt qu’on se surprend à partager dans une matière ingrate et rébarbative, les arcanes du droit, des codes, des bulletins des lois et de la jurisprudence. Puisqu’il a été question de modernité, il faut – surtout dans des livres de ce genre – proscrire les QR codes parmi les notes : d’ici vingt ans, le livre de Me Belaïche sera encore lu, tandis que les QR codes ne renverront plus à rien et il est possible qu’on les regarde alors comme quelque chose d’aussi préhistorique que les disquettes.


Gilles Banderier


Me Raphaël Belaïche est avocat au barreau de Nîmes.



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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).