Le Mendiant aveugle et autres récits de colportage – Anonyme (par François Baillon)
Le Mendiant aveugle et autres récits de colportage – Anonyme Éditions José Corti – Septembre 2001 Traduction de l’anglais et postface : Françoise du Sorbier, 272 pages – 17 €
Edition: Editions José Corti
Parce que leur origine a toujours été et demeurera inconnue, certaines histoires en deviennent d’autant plus fascinantes. On comprend surtout, à travers elles, combien elles sont les bases de notre littérature et combien même elles marquent la trace de sa progression. Tel est l’exemple que veut nous donner, à juste titre, Françoise du Sorbier qui a recueilli ces huit récits anglais, en plus du plaisir évident de les partager avec un lectorat francophone. Il s’avère que deux héros, au moins, nous sont familiers ici : Jack et son fameux haricot magique, ainsi que Tom Pouce, tous deux appartenant à des classiques destinés à l’enfance. Au contraire, les autres protagonistes nous sont quasiment inconnus, et c’est aussi en leur compagnie que les codes du conte dit merveilleux glissent vers une approche beaucoup plus moderne du récit.
La sélection de Françoise du Sorbier, en plus d’être chronologique, met en avant le dessin de ce glissement.
Jack et les Géants, le troisième récit, met en scène un homme qui doit être un descendant de Jack ayant grimpé sur le haricot magique. Thomas Hickathrift, héros du quatrième récit, entretient comme un lien de fraternité avec le personnage qui le précède dans ce livre, Jack face aux Géants : cependant, des différences se révèlent déjà nettes. Thomas Hickathrift n’a aucun don extérieur sur lequel il puisse compter, il ne peut s’en remettre qu’à la valeur de sa force singulière. Demeure, parmi ses rencontres, un géant contre lequel il doit lutter, mais son courage se mesure également à des bandits ou à une meute de chiens. Enfin, le véritable soutien dont il dispose n’est pas une fée, mais un chaudronnier qui deviendra un ami.
Dans Le Mendiant aveugle de Bednal Green, nous gardons l’exemple d’un homme qui, ayant perdu la vue à la suite d’une bataille entre Français et Anglais, décide de ne compter que sur lui-même pour améliorer sa situation. Ce qui lui réussit, le faisant notamment entrer dans une solidarité exceptionnelle avec un mendiant généreux – au risque de l’oxymore. Le problème est autre quand sa fille n’admet plus de s’entendre dire qu’elle est une « graine de mendiant ». Quittant le foyer familial et allant sa route, elle ne cesse pas de démontrer ensuite ses qualités de bravoure et de probité, tant et si bien qu’elle accèdera à un niveau social supérieur. Et c’est ainsi que, malgré elle, ou parce que sa volonté était finalement telle, qu’elle fera descendre sur son père un plus juste regard de la part des autres. Peut-il encore s’agir d’un conte traditionnel ?
La féerie et les monstres fantastiques sont déjà plus que lointains. L’époque moyenâgeuse s’inspire désormais de l’Histoire, et plus exactement, des nombreux conflits qui opposèrent Français et Anglais. Est-il si étonnant, en somme, que Thomas de Reading ou Sir Richard Whittington nous soient trop peu connus ? Mais même en se fondant sur des faits véridiques, les histoires restent des transformatrices du réel, au sein desquelles on ne peut s’empêcher d’insuffler la part de romanesque.
Françoise du Sorbier s’est appuyée sur les livres de colportage du dix-huitième siècle pour son travail de traduction. Elle en exhume une narration savoureuse parce que datée, comme si l’on replongeait immédiatement dans l’un de nos contes patrimoniaux – ces vagues réminiscences séculaires qui forment le socle de nos influences contemporaines. Une langue désuète et élégante, donc, mais directe aussi : peu de psychologie, sinon une suite de faits qui mettent en relief la vaillance et la destinée remarquable de tel ou tel personnage – y compris féminin, puisque même si elle use parfois d’accoutrements d’homme, Meg la Longue n’est pas en reste. D’ailleurs, certaines situations décrites ne sont pas exemptes d’humour ni d’ironie. Quant à cet accent mis sur l’enchaînement des faits, il est l’unique élément qui rapprocherait la plupart des récits du genre du conte. Notons enfin que l’ouvrage est accompagné de reproductions de gravures issues des fascicules de l’époque, augmentant à la fois son attrait et le plaisir du lecteur.
Au-delà des épreuves que les héros finissent toujours par remonter, on devine les contours d’un but à atteindre en permanence, d’un meilleur à viser, d’un idéal qu’on se doit de mériter et qui fait figure d’exemple pour celui ou celle qui lit. Une sorte de constante qui pousse à l’amélioration. Le Saint-Graal, en somme ! Du reste, deux des personnages ici présents, Jack (et les Géants) et Tom Pouce, vivent à l’époque du roi Arthur.
Ainsi, si la magie s’efface devant le réalisme (notamment dans les affaires du quotidien) qui imprègne davantage ces récits de référence anglais, le sens de l’exceptionnel demeure, quoi qu’il en soit – car il est une notion incontournable sans quoi la littérature n’aurait pas lieu d’être.
François Baillon
Françoise du Sorbier
Agrégée d’anglais, docteur ès lettres, Françoise du Sorbier a consacré sa thèse à la littérature populaire anglaise du XVIIIème siècle. Après avoir longtemps enseigné la littérature anglaise à l’université, elle a décidé de se consacrer pleinement à la traduction.
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