Identification

Le Mauvais sort (La Malora, 1954), Beppe Fenoglio (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 28.08.25 dans La Une Livres, En Vitrine, Critiques, Italie, Roman, Cambourakis

Le Mauvais sort (La Malora, 1954), Beppe Fenoglio, Ed. Cambourakis, 2013, trad. italien, Monique Baccelli, 111 pages, 9 €

Edition: Cambourakis

Le Mauvais sort (La Malora, 1954), Beppe Fenoglio (par Léon-Marc Levy)

 

La pauvreté, dans notre monde consumériste, s’entend d’abord comme le dénuement de biens matériels et, par effet de conséquence, de bien-être moral et culturel. Dans ce court et terrible roman, Fenoglio met avec minutie à nu une autre vérité sur l’extrême pauvreté : elle met les hommes en face d’un réel absolu, celui de la condition humaine non atténuée par l’illusion des choses. La pauvreté est la brutalité du réel : point de biais, point de medium, la collision de l’homme avec le monde est frontale. Chaque déclinaison du dénuement sonne comme un glas, le thrène d’une vie. Ainsi, ce roman de la pauvreté prend, page après page, la dimension d’une métaphore universelle, celle du manque, de la perte, de la faille qui fend les hommes et les rend aussi fragiles que pathétiques.

Ça allait mal : la façon de mesurer le manger et d’économiser le bois le montrait bien ; aussi chaque fois que je voyais ma mère sortir ses sous et les compter dans sa main avant de les dépenser, je tremblais, je tremblais vraiment comme si je m’attendais à voir la voûte s’écrouler après qu’on lui eut ôté une pierre.

L’écriture minimaliste de Fenoglio, la simplicité de ses dialogues, les paysages désolés des montagnes piémontaises, la scansion sonore de la nature et des appels des hommes, composent un tableau dans lequel ombres et lumières, vie et mort s’accompagnent, se chevauchent, s’annulent. La vie est une construction jour après jour, une machine incertaine dont le moindre grain de sable peut bloquer le mécanisme.

La terre est avare, le ciel impitoyable et vide. Il ne reste aux manants hébétés que de vendre ce qu’ils possèdent : eux-mêmes, l’énergie vacillante de leur corps, leur force de travail. Agostino, encore gamin, ne connaît d’autre destin et rien ne peut l’en dessertir, pas même l’amour fugace d’une fille. Pas même les rites religieux qui relèvent plus de la mécanique des habitudes ancestrales que de la foi, les âmes étant aussi gelées que les corps. Le frère Emilio, parti à la ville pour y devenir prêtre, n’y trouvera que la solitude, la maladie et la mort.

Se pendre, comme le Costantino, est l’une des seules issues.

À des hommes qui étaient plus loin j’ai hurlé deux ou trois fois que j’avais trouvé Costantino pendu, et je leur montrais avec mes mains tout autour de mon cou, puis je suis tombé assis sur la route et je me suis mis à vomir sans plus finir, comme si j’avais eu le cul dans la bouche.

La double peine est bien sûr pour les femmes, celles qui prennent en charge en première ligne la détresse matérielle et morale, celles qui n’ont pas les escapades du jeu, des saouleries. Celles qui subissent l’autorité et les violences des maris qui trouvent là leurs seules subalternes.

Chant des pauvres, des plus pauvres que le monde ait connus car nulle aide, ni du ciel ni de la terre, Le Mauvais sort est, clairement, celui de l’humanité nue.

Alors, la noirceur éternelle ou un rayon de soleil pour Agostino, peut-être, comme un rai d’espoir ?

 

Léon-Marc Levy



  • Vu : 226

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

Lire tous les articles de Léon-Marc Levy


Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /