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Le Lévrier, Vanessa Montfort

Ecrit par Nathalie de Courson 12.03.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Espagne

Le Lévrier, Actualités Editions, coll. Les Incorrigibles, 2016, trad. espagnol, David Ferré, 126 pages, 11 €

Ecrivain(s): Vanessa Montfort

Le Lévrier, Vanessa Montfort

 

Le Lévrier de Vanessa Montfort est une pièce qui affirme avec un magnifique brio la vitalité du jeune théâtre d’auteur espagnol.

Dans la cuisine d’une maison madrilène encombrée de cartons, cinq personnages s’affrontent autour d’un lévrier abandonné : Elena et Daniel, qui l’ont recueilli pendant quelques mois et qui souhaiteraient le garder sans en avoir les moyens financiers ; Hans et Greta, couple plus aisé venu d’Allemagne pour l’adoption officielle ; et Rita, membre bénévole d’une association de défense des animaux, chargée de superviser l’adoption.

Le lévrier – que l’on entendra sans le voir – est un animal hautement symbolique, un galgo de pure origine espagnole qui témoigne du panache perdu de la vieille nation. En cette période de crise économique où les propriétaires insolvables doivent déménager, les chiens abandonnés pullulent et les lévriers impropres à la chasse subissent de mauvais traitements causant un grand émoi dans l’opinion publique.

Placé au centre du drame, cet animal cristallise aussi les conflits larvés qui opposent les deux couples : l’espagnol appauvri et l’allemand florissant ; l’arrogante Europe du nord face à l’Europe des « PIIGS » (Portugal, Italy, Ireland, Greece… and Spain). Mais l’adoption du lévrier est également l’enjeu de luttes plus obscures et non moins douloureuses au sein de chacun de ces deux couples de quadragénaires sans enfants… Dans cette atmosphère électrique circule l’extravagante Rita, sexagénaire « crudi-végane », férue de sophrologie, de méditation transcendantale, de télépathie animale, qui fait signer aux adoptants des pétitions mystico-écologistes :

Rita – Ah, au fait, avant d’oublier, vous avez l’air d’être des citoyens engagés, si cela vous intéresse, je collecte des signatures pour que le Pôle Nord soit déclaré Sanctuaire Global de l’Humanité.

Daniel – Un sanctuaire comme Santiago de Compostelle, La Mecque… ?

Rita – On veut réaliser une affiche, avec l’image d’un million de signatures au fond de la mer, pour que l’ONU se porte garante de sa protection, et freine un peu les intérêts nationaux.

Daniel – Comme lieu de pèlerinage, je ne vois pas beaucoup d’avenir…

(Hans cherche l’information sur son iPhone avec anxiété)

(…) HansOuah, apparemment Hugh Grant, Peter Gabriel, Pénélope Cruz et même les Red Hot Chili Peppers, ont déjà signé.

Le lecteur ou le spectateur esquisse au début de cette pièce un sourire amusé qui se transforme au fil du texte en un franc éclat de rire, car tous les ressorts du comique sont présents : chutes spectaculaires, fuites d’eau, jeux de mots, quiproquos, situations ridicules, et surtout personnages porteurs des clichés contemporains, en proie à des phobies, à des troubles obsessionnels compulsifs et à des « montées d’adrénaline » qui sont les formes que prennent au XXIème siècle les « crises de nerfs » almodovariennes.

Une des qualités de l’écriture scénique de Vanessa Montfort est l’inventivité de ses didascalies qui rythment le texte comme un refrain silencieux, marquent la montée des tensions et confèrent à la simple lecture l’animation d’un spectacle. L’omniscient lévrier éponyme n’a que les didascalies pour faire entendre sa voix, ponctuant à sa manière le malaise croissant : Le chien aboie, mais plus fort, plus soutenu et plus compulsif. Ou bien : Pause. Tension. Daniel et Greta se regardent droit dans les yeux. On entend des aboiements. D’autres didascalies concernent les sonneries de portables, les bruits disgracieux, les postures grotesques, les gestes désordonnés ou au contraire excessivement vigilants : Rita observe le couple allemand et note quelque chose dans son calepin

Ce cocktail coloré mais explosif d’une Europe en crise alimente notre impression de nous trouver dans un monde désarticulé, à la fois saturé de sens et en perte de sens, ce qui fait du Lévrier une comédie sociale singulièrement grinçante.

 

Nathalie de Courson

 


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A propos de l'écrivain

Vanessa Montfort

 

Vanessa Montfort (Barcelone, 1975), dramaturge et romancière habitant Madrid, est diplômée en sciences de l’information. Une résidence au Royal Court Theater de Londres en 2007-2008 lui a permis de travailler avec Harold Pinter, Tom Stoppard, Martin Crimp et David Hare, et de faire représenter certaines de ses pièces traduites en anglais : Flashback, La Mejor Posibilidad de ser Alex Quantz. Elle a réalisé La Cortesía de los ciegos pour la Radio Nacional de España, et a écrit et mis en scène en 2012, avec Marina Bollaín, une version théâtrale contemporaine et désopilante du roman La Régente écrit par Clarín en 1884-1885. Comme romancière, elle a reçu en 2014 le Prix international du roman historique de Saragosse pour La Leyenda de la isla sin voz, et son dernier roman, Mujeres que compran flores, a été publié en 2016.

Saluons le travail d’éditeur et de traducteur de David Ferré qui collabore avec plusieurs institutions culturelles de Madrid (notamment la fondation SGAE) pour promouvoir les nouvelles écritures théâtrales espagnoles, d’une grande richesse formelle et thématique.

 

A propos du rédacteur

Nathalie de Courson

 

Nathalie de Courson, enfance et adolescence à Madrid, agrégation de Lettres, doctorat de Littérature française, enseignement (beaucoup). Publications : Nathalie SarrauteLa Peau de maman (L’Harmattan) ; Eclats d’école (Le Lavoir Saint-Martin) ; articles dans les revues Poétique, Equinoxes, La Cause littéraire ; traductions de l’espagnol, dont, en 2017, le roman (traduit du castillan et de l’aragonais) Où allons-nous d’Ana Tena Puy (La Ramonda/Gara d’Edizions).

Auteur d’un blog http://patte-de-mouette.fr/