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Le corps du héros, William Giraldi

Ecrit par Léon-Marc Levy 08.03.18 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Roman, USA

Le corps du héros (The Hero’s Body), éditions Globe janvier 2018, traduit de l’américain par Vincent Raynaud, 302 p. 22 €

Ecrivain(s): William Giraldi

Le corps du héros, William Giraldi

 

Ode passionnelle au corps humain, ce roman est suffocant de beauté. Corps malingre et maladif, corps sculptural objet d’exhibition, corps mort, William Giraldi nous emmène dans une odyssée des muscles et de la chair dans leur ascension et leur chute finale.

Deux histoires se succèdent ici :

Celle de W. Giraldi Jr d’abord, notre auteur. Enfant malade et privé de mère, élevé tant bien que mal par un père aimant mais dépassé, il grandit dans toutes les fragilités, celles du corps et de l’âme. Oublié, méprisé par ses camarades de classe plus forts et virils, il se recroqueville sur lui-même, ou dans les livres qui lui procurent des univers où sa faiblesse n’est pas infamante. Alors les quolibets pleuvent « fiotte », « fillette »… Jusqu’au jour où le jeune William découvre la fonte, celle que l’on soulève encore et encore, dans le cadre d’une « construction du corps », le body-building.

Commence alors une véritable aventure du corps, dans des paysages faits de biceps, de triceps, de quadriceps, de dorsaux, de mollets, de psoas, d’adducteurs. Le jeune William voit naître et grandir sous la surface de sa peau des muscles dont il ne soupçonnait pas même l’existence. Son corps devient une obsession qui efface toutes les autres, il s’y engage comme dans une forme de religion nouvelle, avec la dimension masochiste que cela implique.

 

« Cette douleur était notre but. Elle signifiait que nous avions été suffisamment extrêmes et que les fibres musculaires profondes, à contraction lente, avaient été endommagées comme il fallait durant l’exercice, une sorte de destruction contrôlée produite par l’expansion et la contraction lorsqu’on soulève les haltères. La douleur est le signe qu’on prend de la masse, c’est ainsi que les muscles se développent – durant le processus de réparation, les acides aminés reconstruisent les tissus déchirés. »

 

A la chimie biologique naturelle, vient évidemment s’ajouter l’absorption de toutes les substances qui accompagnent cette obsession de la musculation. Stéroïdes, anabolisants, les noms des produits s’empilent, transformant le corps en une véritable usine chimique, en support d’une pharmacopée hallucinante. William Giraldi n’est plus qu’un corps en chantier, il n’habite plus son corps mais son corps l’habite.

 

« J’achetais non seulement les produits que je prenais déjà — Drol, Winnie, Suzie —, mais aussi ceux que je comptais consommer à l’avenir : Deca (Deca Durabolin), D-bol (Dianabol) et Test (Testostérone Suspension). On prononçait leurs petits noms comme on imaginait de hauts responsables militaires énoncer les codes des missiles balistiques : avec une affection sinistre. »

 

La dimension érotique de la religion du body building se déploie en lui, prenant la place du sexe même, le dominant largement.

 

« Si je vous dis que l’Edge était traversé par une tension érotique, je ne veux pas parler d’une chose sous-jacente : l’érotisme était flagrant, les hommes et les femmes mus par la vanité, repoussant leur mort future, quasiment nus et en sueur, les mini-shorts en élasthanne tendus par les renflements priapiques, l’entrejambe révélé par des coutures moites, les tétons turgescents, les odeurs corporelles en folie, les bras et les jambes luisants après l’effort, les peu discrets flirts après les squat et les développés-couchés, les gémissements et les rictus d’extase coïtale, à la fois plaisir et douleur. »

 

Giraldi chante le corps chimique, le corps-matière, le corps-religion, le corps comme phrase, syntaxe, discours et, pour le littéraire qu’est William Giraldi, la comparaison s’impose : « Dans la conception classique de l’art occidental, la forme domine le fond ; pour le body-building comme en littérature, la forme épouse le fond. Le style est la substance. »

Et puis, vient la lassitude, l’ennui, le désir d’autre chose. La fonte est remplacée peu à peu par des livres, des murs de livres, derrière lesquels William trouve refuge, secours, nouvelle raison de vivre. Raymond Carver — entre autres — vient à la rescousse.

 

« Les romans et les nouvelles de Carver ont eu sur moi le même pouvoir reconstituant que le body-building trois ans plus tôt. Il était mort depuis plus de dix ans*, mais je ne connaissais pas son œuvre, qui m’a procuré un sentiment de fraternité dont j’avais grand besoin, la mélancolie des petites gens. »

 

Le livre II est vraiment un deuxième livre. Même si on y retrouve bien sûr William Giraldi (deux William Giraldi, père et fils), et même si on y retrouve l’obsession du corps. Mais du corps mort, meurtri par un accident de moto, le corps du père, parti faire une randonnée avec ses amis motards — sa passion dévorante — et explosé contre une glissière métallique lors d’un virage pris à trop grande vitesse.

Giraldi fils, l’auteur, compose alors une symphonie funèbre au corps du père, il compose une grande Passion à la manière chrétienne, bachienne. Ces pages sont magnifiques, faites comme une prière de répétitions, d’ostinato, de chants en boucle à la gloire du père, à son corps déchiré, à son âme. La religion est obsession, répétition éternelle. Examen des documents médico-légaux, jusqu’à les apprendre par cœur. Questions à ceux qui étaient là, encore et encore.

 

« Cette obsession a toujours été familière aux catholiques : rejouer, recréer la Passion, l’idée que la souffrance du corps est son ultime moyen d’expression, que l’agonie est d’abord rédemptrice, que c’est seulement en versant le sang sacré que l’on peut obtenir le salut, les comptes équilibrés et l’harmonie restaurée. »

 

Très beau livre, dans le style âpre et dépouillé de William Giraldi dont on avait aimé Aucun homme ni dieu, et dans une très belle traduction de Vincent Raynaud.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

William Giraldi

 

William Giraldi, né en 1974 dans le Connecticut, enseigne à l’Université de Boston et écrit des critiques littéraires pour le New York Times Book Review. Aucun homme ni dieu, son second roman, mais le premier traduit chez nous, vient de paraître.

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil