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Le camp malheureux suivi de La londonienne, Thibault Fayner

Ecrit par Marie du Crest 01.03.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Espaces 34

Le camp malheureux suivi de La londonienne, 2015, 60 pages, 12,80 €

Ecrivain(s): Thibault Fayner Edition: Espaces 34

Le camp malheureux suivi de La londonienne, Thibault Fayner

 

London calling

Les Editions espace 34 réunissent en un seul volume deux textes de Thibault Fayner, deux textes qui en quelque sorte se suivent au sens strict du terme puisque nous retrouvons Morgane, Poulette la chanteuse, et Thomas Bernet, l’acteur dans le second, selon le principe du retour des personnages et du prolongement de leur existence avec à nouveau le décor londonien. Pourtant chacune de ces pièces conserve sa trajectoire, et son écriture propre.

Le Camp des malheureux constitue l’entrée dans l’œuvre : le texte dès ses premières lignes se donne comme un récit de voix. Ici nul personnage théâtral construit sur des dialogues, des répliques. Thibault Fayner introduit quelque chose d’incertain, d’instable autour des figures. Le verbe dire revient sans cesse en tant que matière première textuelle et ce dès le début :

Tes amis disent (p.9)

Mes amis disent (p.24)

Les voix anonymes dessinent peu à peu la trajectoire de Morgane Poulette et de Thomas Bernet, qui échappent ainsi à une atteinte définitive à leur vie pour paraphraser Crimp. La grammaire au féminin p.11 donne au lecteur un premier indice et Morgane ne sera nommée que p.14 alors que  l’identité de Thomas Bernet est révélée p.11. Mais ces voix du « dehors », impersonnelles, n’excluent pas d’autres voix comme celles par exemple de Jean-Baptiste Morvé et de Cindy Gigin, amis tous deux de Thomas :

Cindy Gigin et Jean-Baptiste Morvé disent qu’il faudrait que tu te calmes… (p.20).

Par delà ces voix qui tournent autour du couple, il existe une voix du dedans possible ; elle s’inclut d’ailleurs dans une parenthèse comme pour Thomas Bernet :

(Tu es cuit mon vieux, tu devrais rentrer chez toi dit une voix à l’intérieur de toi)

Et plus loin, à nouveau :

(Cette voix qui te parle. Cette voix en toi) (p.21).

Enfin, une dernière voix résonne, celle du fleuve, dans la seconde partie, Le guérisseur. L’échange est battu en brèche ; il ne subsiste qu’à l’état de traces et de surcroît dans une langue étrangère à celle de l’ensemble du texte, lors de la rencontre amoureuse :

Il te dit how seductive he finds  you.

De même, quelques mots anglais comme surpris dans la conversation, sont cités :

Tu demandes un mouchoir, un bout de sopalin, un handkerchief or something.

Et encore : Of course darling !

Le récit de voix se superpose au récit d’une errance, d’une déambulation nocturne dans la ville de Londres, celle des quartiers interlopes et celle des quartiers plus recommandables. Morgane Poulette « zone » à la recherche de la dope, des rencontres. Des noms de lieux, de rues se succèdent tout au long du texte, jusqu’à l’aéroport de Gatwick, au camp des SDF. Morgane Poulette et Thomas Bernet circulent, se croisent se rencontrent enfin et s’éloignent l’un de l’autre et se retrouvent au Bois des Cerisaies. Coup de foudre à Piccadilly, désespoir d’Amour et passion enfin assouvie ?

La seconde partie du texte, très courte, échappe à l’enfermement de la ville comme si nous entrions dans un monde plus proche du conte de fées, ouvert sur le futur (p.31). Morgane ne porte-t-elle pas le nom d’une magicienne ? Le monde s’anime alors ; le fleuve conduit à la mer et à la poésie.

La Londonienne en cinq brefs chapitres réintroduit le couple du texte précédent et débute sur un registre tragique. Nous apprenons la mort de Thomas à travers un récit comme le théâtre racinien l’a porté jusqu’à l’incandescence. Thomas ne serait-il pas un contrepoint d’Hyppolyte cité dans le texte de Th. Fayner dans un cadre marin ?

Cette fois-ci, la parole est rapportée au style direct, entre guillemets comme dans un roman, p.31 :

« Allô, allô Morgane, nous voudrions te voir ! »

« Viens samedi à la fête-barbecue chez Samantha Foxy ! »

« Allô, allô ! »

Peu à peu s’opère un glissement entre les deux textes : après le dire, s’impose le voir.

L’anaphore de « Tu vois et tu revois » compose le flash-back, le retour à la jeunesse de l’héroïne. Entrecroisement des funérailles de Thatcher, le mouvement de grèves des mineurs contre les mesures terribles du Premier Ministre britannique et le concert d’Iron Maiden à Rio. La musique d’ailleurs occupe une place grandissante : liste des chansons écrites par Morgane, évocation de son groupe Pain and Fury, en tournée en Suède et en Irlande. Le monde loin de Londres, sur la petite île de Groix mais pourtant toujours Londres encore, comme un aimant, comme un baiser voluptueux. Et cosmique.

Pour une approche universitaire des textes de Thibault Fayner, on peut se reporter aux travaux de Sandrine Le Pors, Le Théâtre des voix, aux Presses Universitaires de Rennes, 2011.

 

Marie Du Crest

 


  • Vu : 1950

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A propos de l'écrivain

Thibault Fayner

 

Né en 1979, Thibault Fayner suit la formation du département écriture dramatique de l’ENSATT (promotion 2006). En 2010, il met pour la première fois en scène un texte de Fabrice Melquiot. En 2012, il devient maître de conférences à l’université de Poitiers et il assure également un enseignement à l’ENSATT. Chez le même éditeur : Les cravates dans Le monde me tue, collectif 2007.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.