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La poésie comme mode d’emploi du monde, Pascale Seys (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 18.01.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Poésie

La poésie comme mode d’emploi du monde, Pascale Seys, Éditions Midis de la Poésie, 2019, 26 pages, 8 €

La poésie comme mode d’emploi du monde, Pascale Seys (par Delphine Crahay)


La poésie comme mode d’emploi du monde est un titre qui m’interpelle. À première vue, il semble exprimer, bien malgré lui, une vision du monde utilitariste, qui instrumentalise tout, y compris la poésie, pour s’en servir et le faire servir, pour l’employer. En somme, une vision qui est aux antipodes de la poésie – ou d’une certaine conception de la poésie. Il rappelle aussi les écrits éponymes, proses arides et indigentes, dont la prolifération manifeste l’état d’assistanat permanent où l’homme semble tombé – à moins qu’il y n’ait toujours été – et l’angoisse de la maîtrise, du contrôle, du mode d’emploi – comme si tout pouvait s’employer, et comme s’il n’y avait qu’une seule manière de faire, de dire, d’être.

Voilà pour la lettre, à laquelle il ne faut pas s’arrêter. Pour l’esprit, il faut plutôt y entendre une façon simple et claire de résumer le propos de l’essai, qui présente la poésie comme la manière la plus juste et la plus féconde d’appréhender le monde, de tisser une relation avec lui et de l’habiter. Il faut bien attirer le chaland, et s’il l’on peut amener à la poésie, par une formulation frappante et efficace, des personnes qui en sont éloignées, je consens.

C’est en outre une vision pragmatique de la littérature qui s’exprime là, une vision existentielle qui, en la rendant à sa vocation première, la rend dans le même mouvement à toutes et tous. Quoi qu’en disent ceux qui la sacralisent ou tiennent pour l’une ou l’autre version de « l’art pour l’art », la littérature aide à vivre, nourrit, éclaire, façonne et transforme nos vies – c’est aussi cet esprit qui anime les chroniques philosophiques de Pascale Seys, publiées en recueil : la philosophie y retrouve sa fonction antique et apparaît d’abord comme une discipline – dans tous les sens du terme – qui aide à vivre mieux, et non comme un échafaudage de systèmes, de concept et de théories.

Parler de la poésie, c’est poser à nouveau l’insoluble question de sa définition. Celle que propose l’auteure est, comme toutes, contestable et partielle, mais opérante : « un récit d’un type particulier », caractérisé par des « contraintes formelles telles que l’on pourrait être tenté de penser que le poème se suffit à lui-même » et dont la question racinaire serait : « qu’est-ce qui rend la vie supportable ? ». Elle étend aussi l’acception de « poème » à « toutes les formes artistiques en général » – ce qui est congruent à son propos mais menace de diluer le mot et son sens, d’autant plus qu’« artistique » l’est déjà, dilué.

Ce que je ne trouve pas contestable, en revanche – en sachant que c’est un point de vue de lectrice, et de lectrice de poésie – c’est qu’il y ait « une dimension urgente et nécessaire inscrite au cœur du poème, liée au salut ou à la survie », que la poésie « vient déchirer l’opacité du quotidien en offrant des clés susceptibles d’ouvrir des champs à la fois d’interprétation et de création du réel », et qu’elle « nomme le monde au risque de faire craquer la langue ».

Ceci posé, Pascale Seys formule une autre question, à laquelle son essai propose des éléments de réponse : « de quoi un poème peut-il nous sauver en faisant de nous, lecteurs, des êtres meilleurs, c’est-à-dire plus grand que nous-mêmes ? ».

S’ensuit une promenade philosophique et poétique qui, via des textes allant du Jardin d’Épicure d’Anatole France (1894) à une lettre de Paul Celan, illustre les vertus de la poésie, de sa faculté à dire aussi bien « le caractère transitoire et l’impermanence de toute chose » que les paradoxes et contradictions insolubles du réel, à son pouvoir de « créer, par la parole, des liens humains renouvelés, revivifiés ».

Je ne trouve pas que les textes présentés par Pascale Seys soient les plus représentatifs des vertus de la poésie – pas même de celles qu’elle énonce – ni les plus à même de les faire sentir à ceux qui les ignoreraient ou en douteraient. De même, son propos fait appel à notre réflexion, à notre intellect, or la poésie convoque aussi, et d’abord, d’autres dimensions de notre être, a fortiori chez celles et ceux qui la fréquentent peu. Qu’il ne soit guère question de sensations, d’émotions, d’images, me paraît à la fois regrettable et dommageable : en des temps où l’on nous répète que la poésie n’intéresse pas grand-monde – est-ce si vrai ? de quelle poésie parle-t-on ? – j’attendrais d’un essai qui pose la poésie comme mode d’emploi du monde qu’il parle davantage de ce qu’elle évoque et convoque en nous, en nos cœurs, nos corps et nos tripes, parce que ce serait plus juste et plus fidèle à sa vocation – du moins je le crois – et plus susceptible d’amener ou de ramener à elle. Peut-être me méprends-je sur les intentions de l’auteure, mais il me semble que quand on lit et aime la poésie, on est déjà convaincu de ce qu’elle dit et on n’a pas besoin de le lire ; et que si, à l’inverse, on est étranger à la poésie, on ne trouvera pas là de quoi éveiller le désir et la curiosité.

Il n’empêche que cet opuscule est animé d’une conviction profonde en l’importance et les pouvoirs de la poésie, palpable à chaque page, qu’il donne à penser et à agir, et que l’essentiel y est opportunément rappelé : « c’est l’éloignement, c’est la différence, c’est l’altérité – c’est le mystère – que la parole poétique préserve » – c’est nécessaire, essentiel et urgent.


Delphine Crahay


Pascale Seys, née en 1967, est docteur en philosophie. Elle enseigne la philosophie générale, l’esthétique et la théorie des médias au Conservatoire Royal de Bruxelles, à l’école des arts visuels Saint-Luc à Bruxelles et à la Faculté d’architecture de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve. Elle est aussi journaliste et chroniqueuse, notamment sur la Première.


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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.