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La maison de Salvatore

Ecrit par Fabrice del Dingo 09.04.13 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La maison de Salvatore

 

A Venise, toutes les maisons sont numérotées. Comme les Vénitiens ambitionnent, à juste titre, de se distinguer du monde entier, la numérotation qu’ils ont adoptée est incompréhensible pour les non-initiés. Et pas seulement pour eux, les autochtones s’y perdent aussi, il paraît que même les facteurs ne s’y retrouvent pas.

Toutes sont numérotées, sauf une qui s’élève dans la Calle del Forno (1).

C’est une petite rue qui doit son nom au four à pain qui s’y trouvait jadis ; elle est située dans le Sestier Dorsoduro, celui qui est au sud de Venise, au-delà du Grand Canal, et qui englobe l’île de la Giudecca. La Calle del Forno débouche sur le Campo San Margherita (2). Quant à l’unique maison vénitienne dont la façade est demeurée vierge de tout numéro, elle est très ancienne, inhabitée et sa décoration intérieure n’a jamais été achevée. Pourquoi ? C’est une vieille histoire qui remonte au 16è siècle.

A cette époque-là, un riche vénitien nommé Salvatore Lumbardo, qui venait d’avoir quarante ans, tomba raide dingue de la petite fille d’Andrea Gritti, un ancien doge qui a été immortalisé par Le Titien. Il l’avait aperçue à la sortie de la messe et le miracle s’était accompli : l’amour, cette malédiction du ciel qui vous tombe dessus un beau matin et va vous pourrir une vie qui n’était, jusqu’à ce moment précis, qu’une succession de petits moments d’indigence, de platitude et d’ennuis.

Elle se prénommait Carlotta et avait des cheveux de la couleur qu’on prête aux rayons du soleil, de ce blond qu’on qualifie de vénitien et que Botticelli a peint comme personne.

Le secret du blond vénitien est dû aux actions conjuguées du soleil et du pipi de chat. Les Vénitiennes l’obtenaient en s’enduisant les cheveux de l’urine de ces délicieux félins puis en s’exposant aux rayons de notre astre sur leur altana, la terrasse de bois qui est construite sur le toit de leur demeure. Très acide, le pipi de chat provoquait une décoloration de la chevelure que l’action du soleil venait encore accentuer. Elles obtenaient ainsi, après d’innombrables lavages destinés à diluer les odeurs fétides des matous, des cheveux blonds avec des reflets mordorés, d’une beauté inégalable.

Les cheveux de la belle Carlotta avaient été éclaircis grâce à cette technique et ils avaient acquis une couleur magnifique, de nature à faire tourner la tête de n’importe quel homme normalement constitué. Comme Carlotta était, en outre, dotée d’yeux d’un bleu très clair, d’une taille admirable de finesse et d’une bouche au sourire aussi mystérieux que celui de la Joconde, elle avait inspiré un amour passionné à Salvatore Lumbardo la première fois qu’il l’avait vue. De ces amours dont on croit le temps révolu quand on est quadragénaire, d’autant plus que Salvatore avait toujours été très porté sur le sexe mais assez peu sur l’amour qu’il avait surtout pratiqué avec des péripatéticiennes dont les tarifs n’incitaient guère au sentiment.

Il la guetta donc à la sortie de la messe et cela changea ses habitudes religieuses car Carlotta allait chaque jour dans la maison du Père alors que Salvatore n’avait de Dieu qu’une opinion mitigée.

Convaincu d’avoir rencontré l’amour de sa vie après avoir mené une existence dissolue à l’image d’Andrea Gritti qui eut, dit-on, de nombreux bâtards, Salvatore demanda, dix jours après l’avoir rencontrée, la main de la demoiselle qui venait d’avoir 18 ans. A cette époque-là, c’était le père qui donnait son consentement au mariage de sa fille. Le père de Carlotta, qui ne voulait pas qu’elle fût malheureuse, chercha à savoir ce que sa fille désirait. Carlotta ne dit pas non, elle ne dit pas oui non plus.

A vrai dire, elle n’avait de l’amour que des idées confuses et imprécises. On avait tellement peur qu’elle fût un jour enlevée par un galant qu’on l’avait soigneusement fait élever chez des religieuses qui l’avaient tenue dans l’ignorance des choses de la vie, de l’amour et du sexe. Elles lui avaient enseigné que l’amour est une obsession des hommes, que les sentiments font souffrir et que le sexe est une œuvre du diable. Que seul l’amour de Dieu et du christ présente quelque mérite et que l’abstinence évite de mourir en couches.

Forte de cet enseignement, Carlotta n’éprouvait aucun désir pour cet homme qui avait la réputation de courir la gueuse et elle était incapable de savoir si elle ressentait le moindre sentiment amoureux pour lui. Une telle réserve était de mauvais augure.

Son père se crut donc en droit de décider pour elle et, comme elle ne montrait pas d’aversion irrémédiable pour Salvatore, dont les mœurs libertines n’avaient altéré ni la fortune ni la bonne éducation, il lui accorda la main qu’il avait demandée. Conscient de son bonheur à venir, Salvatore Lumbardo entreprit alors de faire construire une somptueuse demeure dans la Calle del Forno Elle fut provisoirement baptisée la Ca Carlotta, Ca étant l’abréviation de casa.

Il recourut aux services d’un célèbre architecte vénitien qui élabora un plan de la maison à bâtir puis en confia les fondations et le gros œuvre à une équipe de maçons, dirigés par un contremaître réputé dans toute la ville, qui travaillèrent douze heures par jour. En quelques semaines, elle fut aux trois quarts achevée ; il restait toutefois à en assurer la totalité de la décoration et de l’aménagement intérieurs.

Salvatore songea à faire appel à des peintres ou à des tapissiers connus pour leur talent, mais il pensa que sa femme se sentirait sans doute honorée de devoir choisir elle-même comment orner la maison où elle devait passer le reste de sa vie. L’amour, ce sentiment qui altère souvent le jugement des plus raisonnables, le rendait plus attentionné que jadis.

Lorsqu’il ne resta plus à l’architecte qu’à superviser les finitions, Salvatore se rendit chez son futur beau-père pour permettre à sa promise de mettre son goût en valeur et de déterminer comment elle voulait voir aménagé le lieu où elle devrait passer le reste de sa vie.

A cette époque-là, bien des femmes se retrouvaient le soir de leur mariage dans le lit d’un homme qu’elles avaient vu trois ou quatre fois et qui étaient pressés d’entrer dans le vif du sujet. Elles se mariaient pour le meilleur mais, surtout, pour le pire.

En entrant chez celui qui était encore son futur beau-père, Salvatore se sentait au paroxysme de la félicité. Il avait même eu la délicatesse de venir avec un bouquet  pour sa future femme : c’était la première fois qu’il offrait des fleurs et il les portait maladroitement.

Hélas, son hôte n’avait pas sa mine habituelle, il se tordait les mains et déambulait en tous sens dans son vaste salon. Il le reçut et, après quelques formules alambiquées destinées à en atténuer les effets, il lui apprit une fâcheuse nouvelle : Carlotta était partie la veille avec un jeune marchand génois dont elle était tombée follement amoureuse après l’avoir croisé à la sortie de la messe. Pour éviter la colère paternelle, Carlotta s’était enfuie en cachette, ne prévenant de sa décision que sa vieille nourrice qu’elle avait chargée de transmettre le message à son père. Elle redoutait, si elle l’en avait informé elle-même, qu’il ne l’enferme à double tour jusqu’à ce que mariage s’ensuive.

C’est incroyable comme les sorties de messe ont permis à de multiples passions d’éclore à Venise : la célébration du dernier repas du christ a des vertus étonnantes et inexplicables qui agissent sur le corps autant que sur l’esprit. Un curé qui débite quelques niaiseries, des dialogues en latin qu’à cette époque-là les Italiens comprenaient fort bien, ils avaient d’autant plus de mérite de réciter ces inepties et hop ! l’amour pointait son nez.

Le marchand génois était plus jeune et plus beau que Salvatore ; de toute façon, toutes les Vénitiennes vous le diront, l’amour, c’est comme la recette des pâtes aux coquilles Saint-Jacques, ça ne s’explique pas. Quant à Carlotta qui avait été incapable de dire à son père si elle aimait ou non Salvatore, dès qu’elle vit le jeune génois elle sut que l’amour venait de frapper à la porte de son cœur et de son corps. Elle brûla instantanément pour lui du même feu dont il se consuma aussitôt pour elle et s’enfuit le jour même en sa compagnie, en bateau d’abord car on ne pouvait s’échapper autrement de Venise à l’époque, puis sur les routes italiennes où après avoir pratiqué l’embrasement des cœurs, ils s’adonnèrent dès qu’ils le purent à la fusion des corps, ce qui ruina en une journée les préceptes que les religieuses avaient passé des années à inculquer à Carlotta.

Salvatore entra dans une fureur noire. Il jeta le bouquet de fleurs par terre et le piétina de rage, jurant que plus jamais il n’offrirait de fleurs car cela portait malheur. Il menaça de tout saccager chez son beau-père et de mettre à bas la maison nuptiale édifiée à grands frais et dont les murs n’étaient pas encore secs. Seul l’architecte parvint à le raisonner car il était satisfait de son œuvre et craignait, en outre, de n’être point payé si son commanditaire mettait sa menace à exécution.

Salvatore avait beau retourner le problème dans tous les sens, il n’y avait rien à faire : Carlotta s’était enfuie avec un autre homme. Il se sentait trompé avant même le mariage et, alors qu’il avait lui-même cocufié pas mal de notables au cours des années où il avait donné libre cours à sa concupiscence, il vivait fort mal d’être passé de l’autre côté du miroir.

Alors, mu par l’amour qui lui enflammait encore le cœur et par l’amour-propre qui chamboulait son ego, il décida de se lancer à la poursuite de sa fiancée et de son amoureux, qui avaient quarante-huit heures d’avance sur lui, afin de venger dans le sang son honneur bafoué et son amour trahi.

Il se précipita à Gênes mais les deux tourtereaux, pressentant la réaction de Salvatore, avaient eu la bonne idée de ne pas s’y réfugier. Il les chercha en vain dans toute la ville puis, sur la foi d’un renseignement aimablement fourni par un de ces auxiliaires de police qu’on trouve de tous temps dans tous les pays et sous tous régimes, il entreprit de les poursuivre plus au sud de l’Italie.

Il retrouva leurs traces et il fut sur le point de les débusquer à plusieurs reprises mais il arrivait toujours trop tard, ils avaient fui un peu loin, tel le général Samuel Houston devant l’armée de Santa Anna après la bataille de Fort Alamo.

Enfin, après huit mois de traque qui le conduisirent à Ferrare, à Ravenne, à Rimini, à Pesaro, à Ancône puis jusqu’à Rome et Naples, il remonta de nouveau la botte et parvint à situer l’endroit exact où les amants s’étaient réfugiés, dans une belle maison située à l’entrée d’un petit village de Toscane qui s’élevait entre une colline et une rivière.

Cet homme bouillonnant, auquel les circonstances avaient fait découvrir les vertus de la patience, attendit une heure, tapi dans l’ombre, que le ravisseur de Carlotta fût sorti. Il pénétra alors dans la maison sans rencontrer âme qui vive, hormis une domestique qui portait du linge dans un panier pour aller le laver dans la rivière proche. Il poussa deux portes avant de trouver la pièce où Carlotta se reposait.

Il préparait sa vengeance depuis si longtemps que son cœur battait dans sa poitrine au moment de l’accomplir. Mais, dès qu’il vit Carlotta, il comprit qu’il l’aimait toujours. Ô Miracle de l’amour qu’on croyait évanoui et qui resurgit au moment où l’on voudrait qu’il se fût envolé.

Sous ses cheveux blond vénitien, Carlotta était toujours aussi belle quoique son visage se fût arrondi. Salvatore fut victime d’une espèce de tempête qui soufflait en lui : des sentiments de haine et d’amour se mêlaient et s’entrechoquaient : devait-il la chérir ou la tuer ? La détester ou se jeter à ses genoux ? La haïr ou lui baiser les pieds ? Lui pardonner ou l’éliminer ? Tout était assez confus dans son esprit.

Comme il ne pouvait laisser impuni l’affront qu’il avait subi, il opta pour la solution la plus radicale et décida de la poignarder et de se tuer ensuite car il ne méritait pas de survivre après avoir commis un tel crime. Il n’envisageait d’ailleurs pas de vivre sans Carlotta. Il sortit le couteau qu’il préparait depuis des mois et s’avança vers la jeune femme.

Lorsque Carlotta l’aperçut à son tour, elle n’en crut pas ses yeux. Elle imaginait, après tout ce temps passé, qu’il l’avait oubliée et s’était consolé avec une autre. Mais, en voyant les rictus qui déformaient son visage, elle comprit ses intentions. Elle poussa un hurlement et tomba à ses genoux et le supplia de l’épargner. Que pouvait-elle faire si son père l’avait promise à lui sans qu’elle l’aimât ? Comme il ne semblait pas décidé à exaucer son vœu, elle lui montra son ventre car, enveloppée dans un vaste vêtement, il n’avait pas pu voir qu’elle était enceinte des œuvres de son amoureux génois.

La colère de Salvatore ne retomba pas, bien au contraire. Le ventre arrondi de Carlotta était la preuve la plus tangente du péché de chair qu’elle avait commis avec son ravisseur. Et il comprit qu’il avait perdu Carlotta pour toujours. Elle ne serait pas la mère de ses enfants.

Il était toujours en proie à un mélange d’amour, de haine, de fureur et de désespoir qui l’agitait de tremblements. Cependant, malgré ses défauts et son caractère emporté, Salvatore était un homme d’honneur qui ne pouvait se résigner à mettre à mort une future mère, quoique celle-ci eût trahi la parole qu’elle lui avait donnée.

Après un courte lutte intérieure au cours de laquelle il regardait Carlotta, puis son couteau, le brandissait puis laissait son bras retomber, il finit par renoncer à sa vengeance, laissant Carlotta tremblante de peur, et rentra à Venise le plus rapidement qu’il le pouvait, tuant deux chevaux sous lui.

Le lendemain de son retour, il accrocha une corde à la charpente de sa maison dont les murs étaient encore nus et glacés, monta sur un tabouret et se pendit à une poutre. On retrouva son cadavre quelques jours plus tard. On l’enterra de nuit, l’Église considérant alors que les suicidés, qui décident eux-mêmes l’heure de leur mort bien que ce privilège soit réservé au tout-puissant, ne méritent pas une cérémonie en pleine lumière.

Quant à Carlotta, elle mourut en couches et l’enfant qu’elle avait conçu du marchand génois ne lui survécut pas. C’était pourtant un superbe bébé, comme tous les bâtards de l’amour. La destinée de la mère et de l’enfant justifièrent les prédictions des religieuses qui l’avaient élevée au sujet des ravages de l’amour et du danger de l’enfantement.

Personne ne voulut jamais habiter la maison dans laquelle Salvatore s’était pendu et c’est la raison pour laquelle, inhabitée depuis plus de quatre siècles, aucun numéro ne lui a jamais été affecté.

Elle appartient à la ville de Venise qui en assure l’entretien. En payant 1 euro, vous pourrez la visiter et apercevoir un morceau de corde attaché à une poutre ; c’est celle qui servit à Salvatore pour mettre fin à ses jours. Elle est parfaitement conservée, preuve de la qualité des cordes qu’on fabriquait jadis. Quelques beaux esprits insinuent cependant que c’est un cordage de navire beaucoup plus récent, la corde de Salvatore ayant été brûlée juste après sa mort pour effacer toute trace de son suicide.

Cette maison n’est pas à vendre mais, si vous n’avez pas peur des fantômes, vous pouvez toujours proposer de l’acheter, sauf si vous descendez en ligne directe d’un marchand génois.

 

Fabrice Del Dingo

 

(1) Rue du Four

(2) Place Sainte Marguerite

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A propos du rédacteur

Fabrice del Dingo

 

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A publié quatre livres dont des pastiches sous le titre global de « Rentrée littéraire ». Y figuraient notamment l’inénarrable Premier roman de Margarine Peugeot, la fille cadette de Dieu, et les testicules alimentaires de Michel Ouelleburne (éditions J-C Lattès).

 

Prix concours en 2010 pour « La tarte et le suppositoire » signé Michel Ouellebeurre (éditions de Fallois 2011).

A publié « Mein lieber Sarko » d’Angela M (éditions de Fallois 2012).

A également prêté sa plume à quelques ouvrages d’auteurs à la dérive

A concocté de nombreux pastiches en prose ou en vers : http://dominikdevillepai.e-monsite.com/

A collaboré à la revue Critic@.

A publié un roman, "Barcarolle" en Février 2014 aux Editions de Fallois sous la signature de Fabrice Amchin.