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La Grange-au-mort

Ecrit par Philippe Leven 28.09.11 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Micro-nouvelle

La Grange-au-mort


Georges n’aimait pas son métier. Le devoir quotidien de véhiculer et respirer les immondices de la Ville de Paris côté Est n’a rien de vraiment excitant pour l’esprit. Ni de très présentable socialement derrière les zincs du soir. Le comble de l’amertume pour Georges était d’avoir à partager ces tâches ignobles avec les inévitables « bougnoules » que comptent les services municipaux de voierie dans toute cité digne de ce nom. Georges en était devenu aigre et ombrageux, parasité par des haines dont il avait lui-même souvent honte. Il évoquait parfois avec un serrement de cœur la brève période où, sortant du service militaire, il avait tenté avec un copain de monter un petit troquet à Pantin. Mais l’autre buvait, Georges n’avait guère le sens de la gestion, et tout avait sombré avec la rudesse des rêves meurtris. Depuis, il fallait vivre, et le service de nettoiement le faisait vivre. Plus ou moins. Il ne s’habituait pas à sa misère et son caractère en subissait des altérations profondes. Mustapha et Diallo, son équipage de la benne à ordures 7452 N de la Ville de Paris, en faisaient les frais avec la philosophie résignée qui vient heureusement aux souffre-douleur.

Quand Georges arrêta son véhicule à la hauteur des écluses St Martin, quai de Jemmapes, comme chaque matin ouvrable, il savait que ses deux « bougnoules » avaient une minute pour collecter les poubelles du secteur.

Diallo fut dans les temps avec son butin odorant du groupe scolaire de « La Grange aux Belles », mais Mustapha, chargé des déchets déposés par les péniches de passage sur le quai de l’écluse, n’était pas remonté après une minute et demie. Georges reconnut la palpitation chaude de la violence haineuse qui prenait sa nuque quand il sentait sa dérisoire autorité écornée : ce noiraud allait voir de quelle trempe sont faits les supérieurs hiérarchiques, Français de vieille souche ! Il descendit du camion et se précipita en vociférant vers la rampe métallique qui borde la canal.

– Mustapha, salopard, qu’est-ce que tu glandes ? T’as du couscous dans la tronche ç’matin ?

Pour la première fois depuis plus de quatre ans, Mustapha se foutait éperdument de ce pauvre crétin de Georges qui hurlait là-haut. Il n’entendait même pas. Il regardait fixement l’eau jaune sombre du canal, les mains dans les poches, le menton et le nez abrités du froid glacial de l’aube de février dans le col fourré de sa canadienne confortable et municipale. Le point qui retenait son regard avait curieusement anéanti le monde autour de Mustapha : à la surface, encore entourée de flocons de la brume nocturne, flottait presqu’immobile un objet informe, enveloppé d’un sac de plastique transparent. Mustapha avait les yeux rivés à l’œil bleu et mort qui semblait l’observer derrière le linceul d’infortune. Mustapha était loin. Mustapha était auprès de son frère, dont l’armée française avait exposé le cadavre durant deux jours sur la place aux Armes de Maghnia, à la frontière marocaine, quand il avait dix ans. Le même œil bleu et mort l’avait regardé pour toujours…

Une heure plus tard, au milieu de la cohue et du bruit, dans l’émotion du quartier et les sirènes hurlantes des voitures de police, Mustapha rejoignit lentement « sa » benne, de sa démarche un peu sautillante, pieds écartés, silhouette ténue dans la grisaille froide de la Ville.


Philippe Leven


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