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La connaissance et l’extase, Eric Pessan (par Sylvie Zobda)

Ecrit par Sylvie Zobda 07.01.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

La connaissance et l’extase, éd. L’Attente, décembre 2018, 92 pages, 13 €

Ecrivain(s): Eric Pessan

La connaissance et l’extase, Eric Pessan (par Sylvie Zobda)

 

Eric Pessan est un écrivain engagé. Ses textes évoquent bien souvent la politique, au sens large du terme, mot hérité du grec ancien politikos « relatif aux citoyens », mot qui déclenche une série de questions : comment vivre ensemble et accepter chacun ? Quelles sont nos valeurs communes ? Les liens qui soutendent notre société ?

Chacun de ses romans porte en lui son lot de cris, de révoltes, de combats. Il écrit pour la défense des migrants, des plus défavorisés, des plus concernés par toutes formes de violence.

On retrouve son regard empathique et juste sur les laissés-pour-compte de notre société dans son dernier ouvrage La connaissance et l’extase.

Tout commence dans un café où l’écrivain a quelques moments à tuer en attendant son train. La télé vomit son flot d’informations en continu. Les habitués commentent les arrestations dans les milieux islamistes radicaux. Petites phrases de violence ordinaire :

« Il faut tous les tuer ces faces de rats. […] On est trop gentils, ils sont trop gentils eux ? La mort, voilà ce qui les calmera. Ils savent bien qu’ils ne risquent rien. Depuis des années que ça dure. Faces de rats ».

Est-ce du théâtre ? de la fiction ? un documentaire sur les bistrots ? « Rien n’est figé » précise Eric Pessan en introduction. Mais le narrateur ne réagit pas. Il ne va pas casser la figure à l’alcoolique qui a prononcé ces mots. Alcoolique qui ne doit sûrement pas savoir que le mot alcool vient de l’arabe. Le narrateur s’efface pour laisser la place à l’auteur en colère :

« Comment on s’y prend pour faire changer une idée ? On scie méticuleusement l’os du crâne, on ouvre la tête, on cherche l’endroit où s’est enkystée la mauvaise idée, on l’extrait au scalpel et on effectue une greffe de la bonne ? […]

Mais un type accoudé au comptoir d’un bar, un type qui attend le versement de sa retraite en éructant sa haine, on fait quoi avec un type comme ça ?

On l’aide comment ?

Un type qui veut voir mourir les juifs, les hommes et femmes de gauche et de droite, comme les artistes, les musiciens, les comédiens, les écrivains, les danseurs et les peintres ».

L’auteur pérégrine dans ses réflexions. Emmène son lecteur dans ses trains, dans ses ateliers d’écriture, dans ses rencontres, dans ses lectures. Car utiliser Voltaire, contre le racisme, est efficace. Carver, refuge contre les gens bornés, fait du bien. La littérature soigne, permet de se soustraire à une réalité trop acide. Un peu comme un bonbon à la menthe un jour de forte chaleur.

Eric Pessan livre un plaidoyer déterminé pour la littérature, rempart contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, la misogynie, la haine, l’inculture, l’étroitesse d’esprit.

 

« Je dis que le livre m’a sauvé.

Je dis que le livre était absent chez moi.

Je dis que la littérature est une joie et une nécessité.

Je dis que lire est un cadeau.

Je dis qu’écrire est un possible.

Je dis qu’écrire fait du bien ».

 

Deux mots importants sont prononcés, qui deviennent le titre du livre : La connaissance et l’extase. Ce sont les bases de la reconquête contre la bêtise. L’auteur hésite. Se fatigue. Trouve des arguments contre ses idées, comme pour mieux se faire battre. Manque parfois d’énergie. Mais il s’arme de son stylo et de son sac de livres. Et il reprend la bataille. Il devient le Dom Quichotte qu’il a tant étudié (Quichotte, autoportrait chevaleresque, Fayard 2018). Des yeux se croisent. Des sourires naissent. Des alliés arrivent. Des victoires se remportent.

On ne racontera pas la fin du livre. Non. Mais c’est une belle fin, comme souvent chez l’auteur. Une fin qui donne de l’espoir, qui plante les graines d’une société un peu moins agressive, où les désoeuvrés au fond des bistrots se taisent en regardant leur vodka-pamplemousse au lieu de jeter leurs mots haineux à la face des écrivains de passage.

Pour les chanceux qui commandent La connaissance et l’extase directement auprès des éditions de l’Attente, un autre petit livre d’Eric Pessan est offert : Demande de remboursement des livres pour cause de non-conformité avec ce que l’on peut attendre de la littérature (L’Attente, 2014, 22 pages, ouvrage promotionnel hors commerce). On comprend facilement pourquoi l’éditeur nous fait ce petit cadeau. L’auteur avec beaucoup d’humour et de finesse nous y présente ce qu’il ne veut pas lire. Il dresse ainsi un portrait de la littérature trop vite écrite et trop commerciale. Un objet industriel que l’on produit et que l’on jette. Il complète parfaitement La connaissance et l’extase par une ode à la littérature qui dessine la « hache pour briser la mer gelée en nous ».

 

Sylvie Zobda

 


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A propos de l'écrivain

Eric Pessan

Éric Pessan, né en 1970 à Bordeaux, est un écrivain français. Il est auteur de plusieurs romans, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que des textes en compagnie de plasticiens. Il anime également des rencontres littéraires et des débats, ainsi que des ateliers d’écriture. Il collabore aussi régulièrement au site Remue.net.


Romans


2001 : L'Effacement du monde, La Différence
2002 : Chambre avec gisant, La Différence
2004 : Les Géocroiseurs, La Différence
2006 : Une très très vilaine chose, Robert Laffont
2007 : Cela n'arrivera jamais, éditions du Seuil, collection Fiction & Cie


A propos du rédacteur

Sylvie Zobda

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Sylvie Zobda, née en 1973, vit et travaille à Fontenay-Le-Comte en Vendée. Depuis plus de 20 ans, elle enseigne l’histoire-géographie et l’éducation socio-culturelle dans un lycée agricole. Son blog littéraire https://sylvie-zobda.com vient de naître.