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La bobine de Ruhmkorff suivi de Sexe et tremblements, Pierre Meunier

Ecrit par Marie du Crest 14.10.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Les solitaires intempestifs

La bobine de Ruhmkorff suivi de Sexe et tremblements, octobre 2013, 80 p. 13 €

Ecrivain(s): Pierre Meunier Edition: Les solitaires intempestifs

La bobine de Ruhmkorff suivi de Sexe et tremblements, Pierre Meunier

Sex last night


Le dernier volume de Pierre Meunier publié aux Solitaires Intempestifs regroupe trois textes. Le premier, Introduction verbale sexe et géopolitique, est une manière de courte préface enjouée qui détourne les codes d’un article de science politique, les codes rhétoriques de la dissertation en plusieurs parties : « primo, deuxio, tertio » p.5 et 6, ou sa terminologie latine : « visus, allocutio, tactus, osculum et coitus » de la p.5 à la p.7. Il y est question de l’analogie entre la diplomatie entre deux pays et la relation charnelle entre deux êtres. Le troisième et dernier texte, au titre « nothombien » mais sans le Japon, Sexe et tremblements, est un dossier préparatoire ou mieux encore « laboratoire » qui précède la création de la Bobine de Ruhmkorff. En effet, certaines parties sont reprises dans la version définitive et d’autres constituent des « passerelles » entre Sexamor créé en 2009 avec Nadège Prugnard, spectacle où il était déjà question de « soulever la question du sexe » comme « Le trou » p.43 ou « Début » p.45 et la Bobine de Ruhmkorff. Dans ce texte, l’écriture se donne comme recherche de l’épure, du fragment poétique humoristique : monostiche en hésasyllabe, p.68 :

Le sexe a-t-il un sens ?

Ou encore distique en octosyllabes, p.71 :

Puisque le faire attire l’amant

Autant le fer se dit aimant.

 

Le désir joyeux, explosif est avant tout parole virile : « Bander » p.57, « Le taureau » p.59. Pierre Meunier s’amuse de cette énergie sexuelle-là qui est aussi une énergie langagière, n’écrit-il pas « sexe est un mot » :

 

Car qui hommera (bander donc) si l’homme ne homme pas.


Au centre du volume, prend place La Bobine de Ruhmkorff. Le physicien allemand et son invention fournissent « l’image » concrète de ce dispositif électrique qui préside au désir entre hommes et femmes. L’image est aussi machinerie théâtrale puisque sur le plateau la bobine apparaît, fabriquée au Cube Studio, pour les premières représentations à Montluçon. A la différence des deux autres textes, « la bobine » présente des éléments propres au langage dramatique : à l’ouverture, une didascalie définit un personnage masculin, portant un pavé, prenant la parole, p.15. Un peu plus loin, une autre didascalie annonce l’entrée d’une femme qui s’adresse à l’homme : « Une voix de femme » p.22-3. Enfin p.29, une dernière indication met en avant la présence de l’engin scientifique et du discours « savant » avec son glossaire mathématico-étymologico-équivoque :

 

Les conducteurs sont comme le plus souvent nus, suspendus dans un air tranquille.

On pourrait estimer la valeur de ce couple, amusons-nous un instant, à C égale sur 2 pi puissance 8 fois foutre-zéro i joules.


Toutefois, le texte s’élabore sur un cheminement fragmentaire, que des * constituent en moments, en unités poétiques, en voix multiples. Ainsi un homme assis sur la banquette d’un buffet de gare confesse-t-il le renouveau de sa vie sexuelle avec sa femme p.24 et suivantes, ou cet autre, qui, à la première personne, évoque « bourrant la vieille aux yeux clairs » p.18, la force du plaisir dans la jubilation des corps et des mots (la « déconnade »). Pourtant le texte sait aussi aborder d’autres territoires. La parole sur le sexe s’élargit. L’ode à la vie s’impose, tout d’abord à travers un cri violent, primal p.33, comme la voix d’un Shiva, créateur et destructeur :

 

Je lève alors mon masque ensanglanté vers le soleil, et je hurle à la vie…


Pierre Meunier introduit ensuite une chanson extraite du film du japonais Kurosawa, Vivre, au titre programmatique, véritable carpe diem qui pourtant sera suivi d’un fragment à l’allure de chanson ancienne, mélancolique avec son refrain : sur l’immense mer grise/deux vaisseaux naviguaient. Les êtres, ici les deux marins qui se croisent en mer, ne se rapprochent plus mais au contraire s’éloignent tristement à jamais. Le dernier mot sera « pleurer » comme si la machine, la bobine de Ruhmkorff ne fonctionnait plus.

La Bobine de Ruhmkorff a été créée en décembre 2012 au CDN de Montluçon, Région Auvergne, et sera présentée au Théâtre de la Bastille à Paris du 29 novembre au 20 décembre 2013.

 

Marie Du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Pierre Meunier

 

Pierre Meunier est né en 1957 à Paris. Son parcours exceptionnel traverse le spectacle vivant : il a commencé avec le cirque, travaillant avec Etaix, Fratellini, plus tard avec Bartabas. Il conçoit le théâtre comme un engagement total. Il construit « des machines », joue, met en jeu, met en scène et écrit ses textes. Il fait se rencontrer le monde scientifique, psychiatrique, industriel et l’univers du théâtre qu’il pense comme un projet collectif in progress. Il est à la tête de la compagnie La Belle Meunière, fondée en 1992, installée dans l’Allier, qui œuvre aussi bien dans le domaine sonore, plastique, théâtral que cinématographique. Chez le même éditeur : Le bleu des pierres, Collection bleue, 2003 ; Au milieu du désordre, collection livre-DVD, 2008. On peut retrouver le travail de P. Meunier sur son très beau site et celui de la compagnie La Belle Meunière avec des archives, des films qu’il a réalisés, les tournées.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.