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L’Art d’aimer, Erich Fromm (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal le 08.09.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

L’Art d’aimer, Erich Fromm, Belfond/Pocket, 2016, trad. anglais (USA) Jean-Louis Laroche, François Tcheng, 192 pages, 6,50 €

L’Art d’aimer, Erich Fromm (par Didier Smal)

 

La pandémie en cours aura des conséquences économiques et sanitaires formidables, dont l’ampleur est à peine mesurable – combien de pauvres en plus, combien de morts encore, des quantités statistiques qui sont autant de vies humaines perdues. Elle a une autre conséquence, à tout le moins aussi formidable mais moins évoquée : l’éloignement humain, le manque de contacts physiques devient la norme sanitaire. Confinement, gestes-barrières, masques empêchant la communication non verbale, tout cela nous isole encore plus, tout cela nous dissocie comme définitivement de l’Autre, au seul profit des industries technologique (le « réseau social » et la visio-conférence comme palliatifs acceptés aux contacts physiques, et la consommation comme seul mode existentiel) et pharmaceutique (il serait intéressant de prendre connaissance des chiffres de la consommation d’anti-dépresseurs depuis mars 2020). Ainsi, combien de fois avons-nous entendu ou lu ces mots terribles : « Je me sens encore plus seul qu’avant », « Je n’ai plus touché qui que ce soit depuis des mois », voire « Le confinement a donné une raison officielle à ce que je vivais déjà » ?

Peut-être les avons-nous nous-mêmes prononcés, ces mots, et puisque les mots font exister les choses depuis au moins la Genèse et la Création du monde, du moins est-ce le sens que l’on peut donner aux premiers versets de la Bible en tant que recueil de mythes, nous en avons ressenti une grande douleur qui a comme anesthésié notre âme.

Cette douleur, c’est celle de la séparation, de la dissociation, de l’incomplétude. Je ne parle pas de la séparation d’un couple, qui devient une norme statistique, mais bien de notre séparation à l’Autre. C’est sur ce drame que s’ouvre le chapitre central, le plus long, de L’Art d’aimer (1956), bref et intense essai signé Erich Fromm (1900-1980) : la « Théorie de l’amour ». À partir du mythe du jardin d’Eden perdu, Fromm déduit que « l’expérience de la séparation suscite l’angoisse ; elle est, à vrai dire, la source de toute angoisse. Être séparé signifie être coupé de, sans être du tout en mesure d’exercer mes facultés humaines. Dès lors, être séparé signifie être démuni, incapable de saisir le monde – objets et personnes – activement ; cela signifie que le monde peut m’envahir sans qu’il soit en mon pouvoir de réagir ». Ces « facultés humaines » peuvent se résumer en un mot : « aimer ».

Il a l’air tellement simple, ce verbe, il vient si aisément aux lèvres, qu’on pense en tout savoir à force de chansons, de romans, de films ou d’expériences plus ou moins bien vécues qui nous font croire qu’on a appris quelque chose. Nous sommes ignorants et même inconséquents. Dans un autre de ses ouvrages, Fromm fait remarquer, je cite de façon approximative, que nous pouvons décrire dix modèles de voitures (enfin, pas moi : une voiture est pour moi une sorte de caisse métallique sur roues qui me conduit magiquement d’un point A à un point B, et je m’égare en cours de route faute d’un GPS) mais sommes incapables d’expliquer ce que nous voulons dire lorsque nous disons « J’aime ce vin », sauf à considérer un langage œnologique appris. Alors, ce que nous voulons dire lorsque nous disons « Je t’aime », autant avouer notre impuissance à énoncer ce sens. Mais nous ne sommes pas les seuls, rassurons-nous : entre autres, et pour ne citer que deux exemples, Julian Barnes a écrit de belles pages à ce sujet dans Une histoire du monde en 10 chapitres ½, et Auden a tenté de venir à bout de la question, en vain, dans un puissant poème en prose, Quand j’écris je t’aime. Et, au fond, quelle est la fonction de l’Art depuis trente mille ans si ce n’est tenter de venir à bout de cette lancinante question : que suis-je sans toi, que le « toi » soit une divinité, Mère Nature ou un autre être humain n’y change rien.

Cet Art d’aimer va-t-il résoudre notre problème, va-t-il nous permettre de surmonter l’angoisse de la séparation de l’Autre ? Oui, et non, il ne faut pas se leurrer. Répondons d’abord par la négative. Ce bref ouvrage n’est pas un de ces guides « bien-être » qui pullulent dans les librairies, à côté de ceux de management et de ceux de sexologie ; Fromm n’est pas un gourou de la « pleine conscience » ; Fromm n’est pas un de ces heureux du monde qui imposent aux lecteurs « leurs » recettes – dont la fiabilité est douteuse ne fût-ce que parce qu’ils les expliquent tellement qu’on en vient à se demander si ce n’est pas eux qu’ils cherchent avant tout à convaincre. Fromm est un psychanalyste et a été parmi les premiers de l’École de Francfort : autrement dit, il explore la psyché humaine en la mettant en rapport avec la société moderne. L’Art d’aimer de Fromm n’est pas un mode d’emploi à la façon de celui d’Ovide : Ovide en fait une technique, certes sur un ton à la fois outrancier et humoristique, mais quand même une technique – pour peu, on en viendrait à confondre Ovide et Sun Tzu, l’amour devenant une façon de conquérir et donc posséder l’Autre. Fromm au contraire en fait un art à la façon dont autrefois l’on passait du statut d’apprenti à celui de maître, passant entre autres par la connaissance et le respect de l’Autre, ce qui ne peut se feindre – exit Ovide et Sun Tzu, donc. Aimer l’Autre en devient un travail sur soi avant toute chose, une exploration de soi afin reconnaître sa faiblesse dans cet art et donc la nécessité de se perfectionner, le travail de toute une vie.

Cette faiblesse, déjà en 1956, Fromm l’impute à la vie moderne, celle née de la Révolution industrielle et son corollaire : la perte de spiritualité liée au désir d’un bonheur matériel basé sur la possession et la performance. Or « une vie humaine n’est pas une performance », comme l’écrivait Stig Dagerman en 1952 dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Fromm, outre qu’il écrit de très belles pages sur le fait d’aimer Dieu (qui devient en Occident un « exercice de pensée »), montre que dans une société dévolue à la technique et à la performance, l’amour est quasi impossible à vivre : de nombreux livres prodiguent ainsi « indications et conseils sur le comportement sexuel correct, avec la promesse implicite ou explicite que le bonheur et l’amour s’ensuivr[ont] » alors que, selon lui, point de vue plus exact et en accord avec l’amour en tant que partage, « c’est le bonheur sexuel […] qui résulte de l’amour » (dans le troisième chapitre de L’Art d’aimer, désolant car douloureusement exact, plus encore en 2020, « L’amour et sa désintégration dans la société occidentale »). Le couple est quant à lui devenu une « équipe » au sein de laquelle répartir les tâches, et tout est à l’avenant. L’amour selon Fromm est devenu une succursale du capitalisme, pour faire bref : productivité, efficacité et rentabilité, et consommation, bien sûr, à ceci près que c’est l’Autre que l’on consomme pour « être aimé » faute de savoir « aimer ». À l’époque de Tinder, le propos de Fromm résonne avec une acuité aussi accrue que cruelle.

Je viens d’évoquer le pire des sites de « rencontres », mais il partage une caractéristique avec tous les autres : y être inscrit, et j’écris ces mots sans jugement aucun à l’encontre de qui que ce soit, puisque telle est la norme sociétale actuelle qu’observe déjà Fromm en 1956, c’est tenter de se présenter comme le meilleur produit social à consommer, de se vendre en somme – proclamer que l’on pratique tel sport ou tel instrument de musique, que l’on adore cuisiner, se balader dans les bois ou aller au cinéma, choisir sa meilleure photo, tout cela, ce sont des arguments de vente, et désolé si cela blesse qui que ce soit, puisque nous en sommes tous là. Cet exercice publicitaire, et c’est là son plus grand tort et sa plus grande contradiction par rapport à l’idéal supposément recherché, l’amour, a pour objectif d’« être aimé » – alors qu’il s’agit d’« aimer », ce qui semble être la plus grand difficulté de l’Homme, pourtant en quête d’un remède à l’angoisse de la séparation. Dans le long chapitre central de L’Art d’aimer, Fromm décrit les raisons pour lesquelles nous éprouvons des difficultés à « aimer » : c’est le travail du psychanalyste, qui nous renvoie à nos propres fonctionnements et peut nous éclairer sur les raisons de leur apparition ; cette « Théorie de l’amour » permet de voir clair en soi, mais aussi en l’état de la société dans laquelle nous vivons, à laquelle nous appartenons et dont nous sommes des organes. La relation à soi débute par la relation aux autres, les parents en particulier – mais je ne vais pas résumer ou paraphraser Fromm, il vaut mieux lire son propos directement – disons juste qu’il tend à souvent corriger le tir par rapport à Freud, avec intelligence et sensibilité.

Je reviens à la question posée plus haut, « Cet Art d’aimer va-t-il résoudre notre problème, va-t-il nous permettre de surmonter l’angoisse de la séparation de l’Autre ? », pour y répondre par la positive, malgré la difficulté posée par la société moderne, dont les caractéristiques néfastes à l’amour ont connu depuis 1956 une intensification sidérante. Fromm, dans le bref chapitre final de cet essai intense et peut-être trop intuitif pour le goût scientifique contemporain (pour moi et pour la personne qui m’a offert ce livre comme un symbole joyeux, il ne l’est pas : l’intuition, la vibration interne sont autant à écouter que les discours rationnels, que l’héritage aristotélicien d’une pensée que Fromm oppose justement à ce qu’il nomme la « logique paradoxale »), indique non pas une recette mais des pistes, entre bon sens, philosophie et spiritualité : si l’amour est un art, alors il faut le pratiquer, non de consumériste façon mais par la « discipline », la « concentration », la « patience » et, surtout, « un suprême souci de maîtriser cet art ». Puis il conclut sur la nécessité de « la pratique de la foi et du courage » : aimer comme volonté, en somme.

Au fil de cet essai, Fromm évoque de nombreuses figures de l’amour et ses déviances ou empêchements, en lesquelles chacun verra ou non un miroir, c’est-à-dire une opportunité de remettre en question ses certitudes quant à sa relation à l’amour. Il offre des pistes de réflexion sur la nécessité d’un travail amoureux véritable, qui va à l’encontre du discours moderne : ici, pas d’exploration nombriliste, pas de proclamation d’attentes venant de l’Autre qui serait réduit à un objet de consommation ou de consolation, pas de recettes-miracles pour générer de l’amour chez autrui (Fromm dénigre aussi les ouvrages du type Comment se faire des amis, qui ne sont que des recueils de techniques manipulatrices – le relationnel comme résultante d’une série de techniques infaillibles, l’abjection dans laquelle nous vivotons), mais bien une réflexion sur un art, personnel, relevant d’une forme de volonté, nécessaire à l’humanité qui pourtant se perd, celui d’aimer. Il est à souhaiter qu’il ne soit pas définitivement perdu. Et qu’un épigone de Márquez puisse un jour écrire L’Amour au temps du corona.

 

Didier Smal

 

Erich Fromm (1900-1980) est un sociologue et psychanalyste américain d’origine allemande. Son œuvre concilie Marx et Freud tout en conservant une distance critique par rapport aux doctrines énoncées par ces deux penseurs.

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoué sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.