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John Steinbeck : De America

Ecrit par Avi Barack le 05.06.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

John Steinbeck : De America

 

L'opinion la plus courante concernant John Steinbeck et son œuvre, et ce n’est innocent ni d’une conception inepte de la littérature ni d'un parti pris idéologique, est que le cadre du travail de Steinbeck, de son discours, serait en gros un regard « sur » l’Amérique. Et on en a tiré, à longueur d’études et de thèses à n’en plus finir, une vision parfaitement desséchée de ce trésor littéraire. Regard « sur » l’Amérique entend regard « sur » l’histoire de l’Amérique d’où coupure Histoire/sujet regardant : du coup, de papa Steinbeck, on attend une critique – tant qu’à faire "marxiste-léniniste" ne lésinons pas – de l’Histoire Yankee passée et présente ! Ben voyons. Il y a Steinbeck et il y a les USA donc tout est possible. Tout est possible oui, même l’aveuglement, même de passer les bornes. De se permettre un glissement de préposition s’érige en symptôme. Du « sur » au « de » c’est la frontière, rien que ça, entre idéalisme et matérialisme. Il n’y a pas de « ça-parle » de Steinbeck « sur » l’Amérique parce que l’enracinement symbolique est ce qui du réel intervient dans l’imaginaire. Du réel ou, il y en a qui disent de la « réalité ». On peut dire cela plus simplement (j’entends bien la rumeur de l’hystérie) : Le discours de John Steinbeck n’est pas « sur » l’Amérique mais « de » l’Amérique. L’Amérique n’est pas son propos mais son lieu, le socle émetteur de son écriture, sa source.

Les mots de Steinbeck pullulent, se bousculent, explosent et ces mots ne parlent pas seulement comme véhicule d’un sens (sinon fin de la littérature), laissons cela à la poussière des pré-linguistes (du temps de la préhistoire, c’est-à-dire aujourd’hui encore). Les mots ça parle aussi comme tels, dimensions verticales, existant en soi et trimbalant ambiguïtés, sous-entendus, symboles, métaphores, désir, castration, névrose. Le « ça-parle » de Steinbeck c’est le flux récitatif d’un sujet. L’étiologie de la névrose qu’il porte à vue est en prise directe avec l’Histoire individuelle et collective de l’Ouest américain, des USA tout entiers. L’écrit, les cris, de Steinbeck portent en eux toute la schizophrénie américaine.

Parce qu’il y a vraiment schize. Pas procès/sujet mais dans le procès des sujets et dans les sujets du procès. L’Amérique c’est le cadre de floraison des rêves les plus prodigieux de l’humanité : Paix, Démocratie, Liberté, Richesse. Rêves structurés en mythes dans l’histoire de l’Ouest (« On va y’aller au pays des oranges ?! »  « Et on aura des lapins et on sera comme des rois ?! »)*. « Nouvelle Frontière » disait-on. Frontière du désir à coup sûr, de celui qui se garde une chance d’avoir une autre satisfaction que fantasmatique mais qui, presque sans coup férir, connaît le tragique glissement du principe de réalité au principe de plaisir, débouche tout à trac sur le symptôme obsessionnel.

Car L’Amérique, on ne le sait que trop, c’est aussi le décor qui fait cadre aux pires perversions psychotiques de l’humanité : les immigrants lui demandaient et lui demandent encore (de moins en moins) la lune ? Eh bien c’est sa face cachée qu’elle leur a offerte : violence, exploitation forcenée des hommes, racisme, refoulement. Le Pays de Lincoln ET de l’esclavagisme, de la liberté de la presse ET de l’anti-communisme paranoïaque, des croisades contre les injustices ET des assassinats de Sacco, Vanzetti, Etel et Julius Rosenberg.

Deux, duel, deux. C’est la clé de l’analyse qui ouvre l’œuvre de Steinbeck : tendresse folle pour les misérables, violence sadique, paternalisme, discours radical. Ces histoires qui grouillent dans l’œuvre du grand John, de « Tortilla Flat » à « Grapes of Wrath » c’est, grouillante aussi, l’histoire schizo de l’Amérique et c’est là, entre les lignes, qu’il faut dénicher le réel. Il n’y a pas de « bonne » et de « mauvaise » Amérique. Rien n’est plus insupportable que cette holophrase : « Ca c’est l’Amérique qu’on aime » (par exemple quand elle élit un noir à la Maison Blanche). Il y a l’Amérique, double et paradoxale. On peut ne pas l’aimer. On peut l’aimer. Mais on ne peut pas la découper en tranches.

C’est la même chose avec Steinbeck. L’œuvre et l’homme. Le « Bon » Steinbeck celui qui se révolte contre le capitalisme et l’oppression (Les Raisins de la Colère), le « mauvais » Steinbeck, celui qui dans son œuvre bâtit un monde machiste (Tortilla Flat), où la figure des pères est écrasante (A l’Est d’Eden), où celles des femmes est nuisible ou faible (Des souris et des hommes). Même combat pour l’homme, celui qui est des marches pour l’égalité et celui qui soutient l’intervention US au Vietnam. On fait le même procès à tous les grands américains, de Hemingway à Jim Harrison. On y a même passé Bob Dylan (confondu probablement avec Woody Guthrie dont il a chanté les chansons à ses débuts) qui, à partir de 1969, s’en est lavé les mains, pilatique, du Vietnam et des guerres de « libération » !

Prodigieux Steinbeck, porteur comme il se doit de tout vrai écrivain, des désirs, mythes et symptômes de son immense, fascinant, repoussant pays. Si fascinant et si repoussant que nous éprouvons tous, en Europe en particulier mais pas seulement, depuis des générations ce couple de forces contradictoires. Il n’y a pas du deux chez Steinbeck : il n’y a que l’un indivisible et paradoxal de l’Amérique. Et c’est essentiel de le comprendre et c’est bien de refuser de voir du Brecht en lisant Steinbeck parce que ça ne cause pas du même lieu, tant s’en faut.

 

Avi Barack

 

* : "Des Souris et des hommes"


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Professeur de philosophie à Rome (Italie)

Travaille à un essai sur les grandes possessions démoniaques (Loudun, Morzine)

Psychanalyste en formation didactique