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Indice des feux, Antoine Desjardins (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 24.02.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Nouvelles

Indice des feux, Antoine Desjardins, éd. La Peuplade, janvier 2021, 360 pages, 20 €

Indice des feux, Antoine Desjardins (par Delphine Crahay)

Indice des feux rassemble sept longues nouvelles, à la fois très diverses et unies par un fil rouge d’une brûlante urgence : le délabrement du monde – qui devient immonde à force de négligence, d’exploitation et de dévastation – et ce que sa destruction fait aux hommes – du moins à ceux qui s’en inquiètent… Elles explorent différentes formes de la détresse humaine, à savoir, pour la plupart, une expérience douloureuse associée à un phénomène plus ou moins « naturel », le plus souvent engendré ou favorisé par l’action humaine : dans la première, A boire debout, un adolescent agonise lentement d’une leucémie, tandis que les eaux montent et inondent la ville et le Québec. Dans la dernière, Ulmus americana, un vieil homme dépérit à cause d’un cancer mais consacre toute l’attention et l’énergie qui lui restent à son orme miraculé, épargné encore par la graphiose qui a décimé cette essence. Dans Couplet, un jeune couple qui attend un enfant est chassé anticipativement de son appartement par une invasion de souris – juste retour de boomerang… – et se délite, hanté par la mort des baleines et l’angoisse : « Un enfant, dans ce monde-là ? ».

Dès la première nouvelle, on est pris. Cela tient d’abord aux protagonistes, qui intéressent et plaisent, touchent et émeuvent, inspirent et exhortent, parce qu’ils résistent et s’évertuent à se tenir debout malgré ce qui les afflige, ou à se relever de leurs chutes, tout piteux qu’ils soient ; parce qu’ils souffrent sans s’apitoyer sur leur sort ; parce qu’ils nous ressemblent et sont pétris de paradoxes ; parce qu’ils se laissent traverser, pénétrer et habiter, par le monde. En outre, ils sont souvent les narrateurs des récits, auxquels ils insufflent ce qui les anime, ce qui se traduit par des tons et des styles en résonance avec leur tempérament et leurs histoires : on y sent force, vigueur, alacrité, fierté, insolence, rage – chagrin aussi, désespoir, impuissance. Toutes ces nouvelles sont écrites dans une prose vive et fluide, sans artifice ni coquetterie, relevée de québécismes – pour un lecteur européen, s’entend –, de termes et tournures familières.

Cela tient ensuite à la manière sobre et juste dont Antoine Desjardins dit l’angoisse, la douleur, la peine ; à l’absence de pathos et d’emphase autant que de complaisance – mais pas de poignance ! – et à l’humour, plutôt noir. Ainsi, dans A boire debout, le gamin cancéreux en passe de crever parle de son état avec une étonnante vitalité, avec une énergie dont il semble pourtant vidé, en employant un langage plein de rage et de verdeur et en se moquant de sa propre décrépitude – c’est un môme superbe, malgré tout !

Cela tient enfin à des motifs et des images saisissantes ou troublantes, qui entremêlent l’humain et le monde, et rappellent que nous en faisons partie intégrante et que s’en croire séparé, le considérer comme un objet à utiliser, à maîtriser, à exploiter, est non seulement une illusion mais aussi une erreur et un tort : vers la fin de A boire debout, le gosse mourant sent la pluie tomber sur sa peau, entrer en lui, le gorger et l’imbiber jusqu’à la moelle, et emplir sa chambre, et cette image se déploie sur plusieurs pages, comme une flaque qui s’étend, comme l’eau qui monte, de telle sorte que le lecteur y est peu à peu immergé lui aussi. À la fin d’Ulmus americana, la « main fantomatique » du vieil homme mourant se superpose dans l’esprit du narrateur à la silhouette du vieil orme qu’il chérit.

Indice des feux est aussi un livre qui interroge et examine certaines façons de penser et d’agir, de faire et d’être, qui semblent dominantes aujourd’hui : là, une charge contre l’acharnement thérapeutique et l’aliénation des malades à qui on confisque choix et pouvoir sur leur destin : « Que si l’euthanasie était bonne pour le vieil épagneul aveugle de ma tente Hélène, c’était sûrement bon pour moi aussi », assène l’adolescent qui n’en finit pas de crever de sa leucémie. Là, une raillerie contre « le sacro-saint Progrès » ou contre un nouveau type humain en plastique, aussi proliférant que déplaisant : le « bellâtre à la mâchoire carrée, exsudant l’équilibre mental et physique, le végétarisme et le yoga, summum de la croissance personnelle ». Ailleurs encore, un jeune homme brillant, promis à des carrières tout aussi brillantes, prend un jour, après une longue maturation, le maquis définitif d’une vie hors système – si tant est que cela soit possible : disons « éloignée du système » – au grand dam de sa famille et à la grande perplexité de son grand frère, sclérosé dans une « somnolence fonctionnelle », qui finit pourtant par se demander si « tout ce temps, [s]on frère pouvait avoir compris quelque chose qui [lui] échappait ».

À ces questions, Antoine Desjardins se garde bien de donner des réponses, autant qu’il s’abstient de tirer de conclusions – c’est-à-dire qu’il n’en formule pas d’autres que celles qu’incarnent ses personnages ! il se borne, si l’on peut dire, à donner à lire des points de vue qui invitent à construire et aménager le nôtre, à le déplacer, à l’ouvrir. Sans moralisme ni didactisme, il nous plonge dans des expériences singulières, intenses et profondes, qui éveillent des échos à nos propres questionnements et inquiétudes. Il nous montre des paysages intérieurs bouleversés, à l’image de ceux du dehors, et dépeint les nuances des météorologies internes avec finesse, force et justesse.

C’est un recueil assez noir, en vérité, mais on n’en sort ni assombri ni abattu : malgré les épreuves ou les angoisses, malgré l’état du monde, les personnages brûlent d’un feu qui ne s’éteint pas, et si des choses et des êtres meurent, d’autres naissent. Ainsi, c’est à l’ardeur et à l’insoumission, à la saine colère et à la rage superbe, que nous exhorte ce recueil, mais aussi à un « amour bienveillant et guerrier » pour les choses vivantes, à une attention sans faille – « Il faut prendre soin, mon homme », dit le vieillard épris de son orme, « prendre soin de tout, en particulier de ce qui est en train de disparaître » – et surtout à « rétablir, soigner, rapiécer […] notre relation au monde […]. Sauver notre relation à la nature, au vivant, parce que tout le reste en dépend ».


Delphine Crahay


Antoine Desjardins, né en 1989, est enseignant. Indice des feux est son premier roman.


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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.