Griffes 28 (par Alain Faurieux)
Le Crépuscule des Hommes, Alfred de Montesquiou. 2025, Robert Laffont. 384p. 22€
Pas un mauvais livre. Très documenté, visiblement. Prix Renaudot Essai 2025. Alors que lui reprocher ? Qu’il vienne de nulle part et n’aille nulle part. L’auteur choisit quelques reporters ou photographes, nous les suivrons de leur arrivée à Nuremberg jusqu’à l’après-jugement. Après les procès, après les condamnations (et les acquittements), après les exécutions. Très chronologiquement nous partageons le quotidien, les amitiés, les coucheries, les alliances et trahisons. Nous assistons aux jeux politiques des alliés, voyons passer quelques personnages célèbres, leurs femmes ou leurs maîtresses… le lecteur a même droit à quelques coups d’œil sur les accusés. Bien moins importants sans doute que tout ce petit monde. Et c’est là que j’ai décroché : quel est en fait l’objectif de ce livre ? Son public ? Qui s’est intéressé à Nuremberg (car c’est de ces procès là que nos journalistes vont rendre compte) n’apprendra pas grand-chose. Qui en ignore la plus grande partie…n’apprendra rien.
Est-ce un hommage à ces hommes et femmes ? Piètre hommage que ces fantômes un peu fatigués, lassés et blasés. Ce serait donc le style qui pourrait, qui devrait, sauver ce petit volume. Peine perdue : on a l’impression de lire un (très long) article de commande. C’est mondain dans un lieu qui n’a rien de mondain, les personnages restent à distance, la langue est précise, les phrases aussi. Pas de heurts, pas de violence ou de douleur. Rien en fait. Le style enrobe un « politiquement correct » qui produit une narration plus lisse qu’une patinoire. Regardez donc la couverture. Les correspondants se précipitent. Vers quoi ? Peu importe l'ennui crée ses propres priorités. Deux passages malgré tout nous précipitent de cette torpeur bienveillante dans l’horreur. Quelques pages, on ne sait pourquoi, échappent au ronron ambiant. Elles rompent cette monotonie, entrouvrent une porte vers une réalité maintenue à distance. Elles ne servent pas le reste de l’ouvrage, le contredisent presque. Et puis on referme le livre. Et puis on l’oublie.
Ce qui est une offense à toutes les victimes des fabricants de mort.
Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus : Mythes et réalités. Dario Fernandez-Moreira. 2018 Jean-Cyrill Godefroy éditions. 366p. 25€ (occasion)
Pourquoi avoir lu ce livre ? Parce qu'il est actuellement très visible sur les réseaux. Atlantico, l'institut Iliade et de nombreux “historiens” le présentent comme une somme, un monument dans la réévaluation de l’Histoire. Est-ce un ouvrage destiné au grand public ou à un public déjà averti ? Ni l’un ni l’autre. Il s’agit plutôt d’une attaque contre. Contre ce que l’auteur prédéfinit comme nocif et scandaleux. Pourquoi pas après tout. J'ai donc lu la chose. Plus de trois cents pages, moins de deux cent pour le livre lui-même. Le reste étant constitué de notes destinées à montrer le sérieux de la chose plutôt qu’à renseigner sur les sources, une manière d’auto-bénédiction. Dès le choix du procédé j’ai eu un recul. Tout d’abord pour le procédé lui-même (répétitif et simpliste) : des morceaux choisis de « monstruosités wokistes et gauchistes » précèdent les grandes parties (ou thèmes), mais aussi parce que les extraits choisis procèdent de domaines non-historiques, philosophie, politique, économie, le plus souvent hors contexte. L'objectif même est faussé : non pas construire un portrait plus fiable, plus juste d’une période, d'une civilisation, mais détruire un mythe. Il est dommage que LE mythe d’Al-Andalus (tel qu’il nous le présente) n’existe PAS. Pour appuyer sa position Fernandez-Moreira bâti une caricature. La statue d’Al-Andalus qu’il va mettre à bas…n’est pas celle que les historiens actuels proposent. Mais ce n’est là qu’un début : si l’on regarde ensuite le contenu de l’ouvrage, les choses s’aggravent. La construction est déficiente. Quel est le lien entre les différents thèmes ? Sont-ils reliés/opposés par une logique quelconque ? Je n'ai pas réussi à en identifier une. Le style est monstrueusement lourd. Non pas académique et un peu poussiéreux, ou jargonnant, seulement embrouillé et répétitif. Les sujets sont peu clairs, les complétives repoussées, les circonstancielles à rallonge. Est-ce un défaut d’écriture ou une manipulation ? Certaines anecdotes sont reprises trois, quatre fois ; certains évènements également. Pas pour interroger un phénomène sous un angle différent. Non, juste repris. Nous sommes ensevelis sous les noms, et leurs variantes arabes, occidentales, mozarabes. Au lieu de nous présenter des hommes et des femmes dans leur époque l’auteur ronge toujours le même os : ce n’est pas comme ça, c’est comme ci. La méthode même est…infantile, à l’opposé de toute démarche sérieuse. Nous ne sommes pas dans la vulgarisation, mais dans la simplification. La période traitée représente plusieurs siècles. Au défi de toute volonté de clarté F.M. ne s’embarrasse pas de chronologie. Pour lui il ne peut y avoir d’évolution historique : il pioche donc ses anecdotes dans l’ordre qui fortifie SA narration. Mieux encore, il parvient à justifier certaines de ses affirmations par des événements postérieurs de deux siècles. Ou bien encore il appuie son « combat » sur des « SI ». Si les musulmans n’avaient pas envahi la péninsule, les royaumes wisigoths chrétiens auraient donné naissance à une civilisation incomparable. Peut-être. Autre pilier de l'œuvre : les références aux “amis de pensée”. Parmi les très nombreux noms cités je n’en connaissais quelques-uns. Tous à la droite de la droite, voir issus des rangs du révisionnisme le plus pur. Bref, on s’appuie sur du solide. Quant aux textes utilisés (documents législatifs à 90%), ils sont loin d’être les seules possibilités actuelles, d’autres sources existantes (commerciales, militaires...) ne sont pas abordées. Pas par naïveté. Pour finir, faut-il faire remarquer que ce cher Dario n’est pas historien mais professeur de langue et littérature, que d’autres ouvrages aux titres fort semblables viennent d’être publiés en France ? Voisinant avec des travaux sur “la fausse Révolution Française “ ou bien “La supercherie de l'âge des Lumières”. Faut-il souligner que ce livre est une commande d’un Think Tank à droite de la droite ? J’y ai malgré tout rencontré des passages intéressants sur le rôle des femmes dans cette culture des trois sociétés (mais rien de nouveau).
P.S. Ma recension a été effectuée à partir de l'édition américaine originale de 2016.
Sept jours, Fabrice Colin. Calmann Levy. 2026, 177 pages, 18,50 €
Moins de 200 pages (gonflées au maximum par les procédés habituels de chapitrages ou deux pages deviennent trois). Une couverture réussie qui illustre parfaitement le côté mignardo-simpliste du contenu. Pourra plaire à la fois aux adorateurs de Paulo Coelho, aux lecteurs d'ouvrage de coaching personnel et aux adeptes du roman d’amour. Tout en lorgnant vers les amateurs de SF peu regardants. Que reprocher à Colin ? Pas de pondre 25 livres par an, de grands auteurs ont été tout aussi, voire plus, prolifiques. De nous proposer un produit plutôt qu’un livre ? Sans doute. Mais surtout de ne pas exister. Le prétexte (une femme disparaît puis réapparaît après sept ans...pour elle sept jours ont passé) n’a que peu d'intérêt car le style fait tout. C’est à dire rien. Sommes-nous dans l'allégorie ? La parabole ? Plutôt dans la variation, Colin rejoint une longue liste d’écrivaillons-qui-ne-dérangent-pas : Delaume, Koenig, Bussi, de Kerangal, Gasnier, Sagard, Céline Robert, Perrin ou Lighieri. L’habituel “ ça se passe maintenant, ça pourrait être n’importe qui (c'est n’importe qui)”. L’habituel décor cheap, ici la forêt, la maison et la balade au champ-de- feu. « Je suis redescendu, j’ai disposé un disque de Chet Baker sur la platine, je me suis servi un GlenDronach douze ans d’âge que je n’ai pas touché, bon Dieu, il était 4 heures du matin et tout paraissait irréel. » Ce livre va donc parler du couple, de l’amour, des gens qu’on aime. Avec des personnages à la psychologie en toile cirée. On va rencontrer adultère et Alzheimer. Scarification et homosexualité. Bien sûr comme la chose est très courte, tout cela en une ligne ou un mot. Le style fait tout : lexique bienveillant (pas besoin de dictionnaire, pas même d’un instant de réflexion) ; phrases bien écrites, propres sur elles, correctes, qui se tiennent bien. Aucune originalité, invention, jeu ou personnalité. Ça perturberait l'acheteur. On a l’impression de lire de l’IA. De boire une infusion camomille-sureau. Les composants du roman ont été vérifiés et à deux ou trois reprises un prompt nécessaire recalibre le produit. Catégorie visée, ”amour fantastique mais moderne”.
Ennui assuré.
Alain Faurieux
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