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Frédéric Lachèvre (1855-1943), Un érudit à la découverte du XVIIe siècle libertin, Aurélie Julia (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 29.08.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Biographie, Essais, Editions Honoré Champion

Frédéric Lachèvre (1855-1943), Un érudit à la découverte du XVIIe siècle libertin, février 2019, 226 pages, 35 €

Ecrivain(s): Aurélie Julia Edition: Editions Honoré Champion

Frédéric Lachèvre (1855-1943), Un érudit à la découverte du XVIIe siècle libertin, Aurélie Julia (par Gilles Banderier)

 

Il est impossible d’étudier sérieusement la poésie française du XVIIe siècle – une grande époque poétique – sans rencontrer à un moment ou à un autre le nom de Frédéric Lachèvre. Cet érudit de haut parage fut le promoteur d’une catégorie intellectuelle, le libertinage, au sens non d’une liberté de mœurs, mais de la contestation des dogmes religieux et des traditions établies. Aucune pensée n’est dissociable d’une forme et les idées libertines s’enveloppèrent souvent dans le manteau de la poésie ; mais elles demeurèrent avant tout des idées (on a pu reprocher à l’anthologie consacrée aux Libertins du XVIIe siècle dans la Bibliothèque de la Pléiade de ne pas avoir suffisamment distingué ce qui relève du libertinage de pensée et de la pornographie pure).

Comment se représenter l’historien du libertinage ? Comme une sorte de Maldoror ou de Mesnilgrand, le personnage des Diaboliques ? Par un paradoxe savoureux, Frédéric Lachèvre fut l’homme le moins libertin qui soit au plan de sa vie privée (très différent en cela de son ami Pierre Louÿs, qui conjuguait érudition et érotomanie) et le moins disposé à adhérer aux idées libertines.

Mais ce paradoxe n’est pas isolé. Celui qui publiera d’épais volumes de haute érudition (et donc qui servent toujours) ne s’attarda pas sur les bancs de l’école, qu’il abandonna une fois obtenu le certificat d’études. Jamais il ne poussa jusqu’au baccalauréat. De bonne heure obligé de gagner sa vie, il entra au Crédit Lyonnais en qualité de coursier, grimpa rapidement les échelons, acquit une excellente connaissance des mécanismes financiers, qui lui permit de s’enrichir. L’argent ne fut cependant pas un but en soi. Dès que Lachèvre estima sa fortune parvenue à un montant souhaitable, il interrompit sa carrière professionnelle. Cela met en évidence un trait caractéristique du personnage : il ne fut pas un théoricien fumeux, mais un homme du monde « pratique », voué aux choses concrètes, ce qui explique sans doute son intérêt pour ces beaux objets que sont les livres anciens. Contemporain de Rémy de Gourmont, Lachèvre s’est fait le continuateur des grands bibliographes et bibliophiles du XIXe siècle (dont certains, comme Nodier, furent également de bons écrivains), qui avaient bénéficié d’une des conséquences les moins attendues de la Révolution française : l’arrivée sur le marché des bibliothèques provenant des familles nobles chassées et des maisons religieuses fermées, puis spoliées. On imagine la situation et on se la représente d’autant plus aisément que nous verrons peut-être un phénomène semblable se produire bientôt, lorsque l’État en banqueroute et les municipalités impécunieuses vendront les trésors du patrimoine national (cela a déjà commencé : qui croit que les œuvres prêtées au « Louvre » d’Abu Dhabi reviendront en France ?). Jamais l’offre en livres anciens ne fut aussi abondante qu’au XIXe siècle et la destruction volontaire de deux grands bibliothèques publiques, à quelques mois d’intervalle (celle de Strasbourg par les Allemands ; celle du Louvre par la Commune) achevèrent de persuader les bibliophiles de l’intérêt patrimonial que présentent leurs collections. Sauver du passé ce qui méritait de l’être devenait une entreprise individuelle, sans qu’il fût besoin d’être très riche pour recueillir une partie du legs des siècles enfuis. Comme d’autres, Lachèvre passa sa vie d’érudit à des allers-retours entre sa riche collection privée et les dépôts publics. Il s’intéressa en pionnier aux recueils collectifs de poésie, ces volumes qui jouaient au XVIIe siècle le rôle que joueront plus tard les revues spéciales. Tel un naturaliste arpentant des forêts vierges à la recherche d’espèces vivantes jamais décrites, Lachèvre n’était jamais aussi heureux que lorsqu’il mettait la main sur un livre, si modeste soit-il, inconnu à ses prédécesseurs. Il ressuscita ces poètes que l’histoire littéraire lansonienne rangeait sous les vocables d’« attardés » et d’« égarés », deux catégories qui, si l’on prend quelques minutes pour y réfléchir, ne veulent rien dire. Lachèvre cartographia ce continent du libertinage qui lui répugnait et contribua ainsi à donner une image plus juste du « Grand Siècle », comme l’avaient fait les Historiettes de Tallemant des Réaux, publiées seulement à partir de 1834 et dans lesquelles on flaira d’abord une supercherie. Pendant que Lachèvre travaillait infatigablement, Anatole France dessinait deux inoubliables figures d’érudits, Sariette et Fulgence Tapir (qui mourra noyé dans ses fiches). Lachèvre ne fut ni l’un ni l’autre mais, comme tous les authentiques bibliophiles, un homme de passion. C’est le grand mérite de la monographie publiée par Aurélie Julia, sa descendante, de faire revivre un homme estompé par son œuvre. Ultime paradoxe : l’ouvrage est une thèse de Sorbonne (alors que Lachèvre n’a entretenu avec l’Université que des rapports aux mieux distants) et nul n’était mieux placé que François Moureau pour diriger un tel travail.

 

Gilles Banderier

 

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A propos de l'écrivain

Aurélie Julia

 

Arrière-arrière-petite-fille de Frédéric Lachèvre, Aurélie Julia est coordinatrice éditoriale à la Revue des Deux Mondes.


A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).