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Et de l’arbre de nos vies la sève perle encore, Caroline Barth (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 25.03.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Et de l’arbre de nos vies la sève perle encore, Caroline Barth, Editions Librinova, juin 2019, 276 pages, 17,90 €

Et de l’arbre de nos vies la sève perle encore, Caroline Barth (par Patryck Froissart)

 

Trois narratrices qui s’expriment chacune à la première personne.

Trois histoires qui s’enchevêtrent.

Trois existences qui s’entrelacent, indissociables l’une des deux autres.

Trois femmes qui se racontent et qui mettent en scène, chacune à son tour, les deux autres.

Trois visions de la vie, et de l’évolution des mœurs, des conditions et des règles sociales sur trois générations.

Trois lieux principaux : Paris, Saint-Jean-de-Luz, La Saline-Les-Bains (Réunion), avec des sautes dans le temps et dans l’espace à Madagascar, à Abidjan, à Dakar…

Et un unique thème central, un sujet qui surgit et devient très vite la préoccupation première de chacune : le cancer qui frappe l’une des trois protagonistes que sont Alexandra, Ambre et leur mère, Anne.

Les premières lignes du roman sont celles du choc déclencheur : Alexandra apprend, le 22 février 2002, à La Réunion, qu’elle est atteinte d’un cancer du sein.

Il y a eu un avant. Et un après.

Avant, ma vie suivait son cours. Le fleuve n’était pas toujours tranquille, les méandres étaient parfois douloureux, mais il était riche en limons. Je me sentais jeune, jolie, légère.

Puis il y a eu ce temps T, quand la tête de fouine en blouse blanche, assise en face de moi, a retenu sa respiration, le visage crispé.

A partir de cette rupture constituant la situation initiale, le lecteur est amené à partager l’existence, les actes, les pensées, les sentiments d’Alexandra, de sa sœur et de sa mère, tout au cours de l’évolution de la maladie depuis l’annonce dramatique.

La tension dramatique est talentueusement entretenue par l’auteure dans la succession des interventions narratives, généralement courtes, de chacune des trois femmes, structure qui confère au récit un rythme tenant le lecteur en attente.

Le fil conducteur du courant continu qui relie le texte au lecteur, à savoir la progression délétère du crabe, est soutenu, étayé, enveloppé, contenu, contextualisé non seulement par l’actualité alternative des narratrices dont la vie quotidienne, sociale, familiale, sentimentale se poursuit, cadencée par les accélérations, les pauses, les apparentes rémissions, mais encore par l’évocation des périodes révolues de petits et grands bonheurs, de malheurs, d’accidents et par les souvenirs qui refont surface des années vécues dans l’atmosphère coloniale de la Grande Île où résidaient Anne et son mari jusqu’à l’indépendance.

L’alternance de la prise de parole, tout en entretenant une partielle mais bienvenue dédramatisation, permet de cerner progressivement les caractères respectifs des trois personnages par leur comportement en général, par la révélation de leur adhésion aux valeurs morales ou de leur transgression, par le récit de leurs aventures sentimentales et de leur vie sexuelle, par l’expression personnelle de leur vision des thèses socio-idéologiques, de l’éthique médico-légale relative par exemple à l’euthanasie, et des théories scientifiques, par la nature et les modifications de leurs relations avec leur entourage (conjoint, amis, amants, enfants), par les commentaires que chacune énonce régulièrement à propos des deux autres, à propos de l’actualité, à propos de la maladie et de son évolution, par l’expressivité des réactions de souffrance, de colère, de révolte…

Caroline Barth a l’art d’atténuer la gravité du sujet central et le poids de certains épisodes dramatiques parallèles, contemporains ou non de la maladie, par le choix de la légèreté mesurée d’un discours marqué ponctuellement de la modernité d’une expression délibérément non académique.

Une sacrée dose d’émotion, somme toute !

 

Patryck Froissart

 

Née à Madagascar, Caroline Barth a vécu une grande partie de sa vie à l’étranger, où elle a alterné avec bonheur journalisme et communication. Depuis dix ans, elle s’est spécialisée dans le développement durable à l’île Maurice. Écrire a toujours été pour elle une respiration, un besoin vital, afin d’interroger le monde dans ses évolutions, de raconter les autres et leurs différences, de décrire la vie dans toute sa richesse et sa complexité. Déjà auteure de deux livres, Quand l’ordre règne (avec Richard Vargas, éd. Mango) et Ile Maurice Passions, elle explore dans ce premier roman les liens qui nous relient les uns aux autres, au-delà de l’absence et du temps.

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ipagination Editions), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc.