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Erdgeist, Patrick Bogner (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 18.08.20 dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, L'Atelier Contemporain

Erdgeist, Patrick Bogner, juillet 2020, 144 pages, 35 €

Edition: L'Atelier Contemporain

Erdgeist, Patrick Bogner (par Charles Duttine)

 

La beauté silencieuse des terres septentrionales

Ouvrir le livre du photographe Patrick Bogner, c’est découvrir des clichés de terres inhospitalières et austères, des photographies en noir et blanc de paysages âpres, durs et quasi désertiques. Ces photographies ont été prises près du cercle arctique, dans les Orcades, les Féroé, ou encore en Islande, Ecosse et Norvège, toutes présentées sans légende, sauf leurs coordonnées de latitude et de longitude. Les scènes y sont immanquablement hivernales. C’est un univers minéral et sévère que l’on découvre, invitant à une sorte d’ascèse du regard.

L’ouvrage est intitulé Erdgeist, l’esprit de la terre, en référence au premier Faust de Goethe. Patrick Bogner s’inscrit d’ailleurs dans la plus pure tradition romantique, notamment celle du « Sturm und Drang » ou encore des tableaux de Caspar David Friedrich, à la recherche d’une proximité avec une nature sauvage et primitive, celle où le « sublime » transparaît. Le sublime, ce sentiment esthétique bien codé, né avec le romantisme et qui relève de la contemplation de la laideur, du terrible ou encore de l’horreur.

Ce mot de « sublime », Patrick Bogner le « lâche » (comme il l’écrit au tout début de sa préface), conscient de la portée d’un tel terme. Et en contemplant ses photographies, celles de saillies rocheuses, de brumes à l’escalade de falaises abruptes, de vagues tumultueuses, on sent éveiller en nous cette sensation trouble du sublime, ce « manteau de la laideur (den Mantel des Hässlichen) » pour reprendre la périphrase nietzschéenne dans le Zarathoustra.

Plusieurs choses frappent dans ce livre. Dans ce monde farouche, l’homme est absent ou si peu présent ; parfois quelques vagues silhouettes apparaissent et dont l’unique fonction semble être de donner l’échelle, celle de l’être humain qui n’a vraiment pas sa place dans un tel univers. Nous sommes aux antipodes d’une vision du monde « humaniste » de celui qui s’est voulu « maître et possesseur de la nature », ou encore bien éloigné du Land Art, cette mainmise artistique sur l’environnement. La nature est ici laissée brute dans toute sa toute-puissance, sa violence et sa prépotence. Le paysage devient un « caractère », pour reprendre un mot de Gaston Bachelard dans La Terre et les rêveries de la volonté.

L’œil n’a plus qu’à faire preuve d’humilité et à se soumettre devant tant de rudesse. Dans cette visée, il y a de très belles photographies qui m’ont personnellement remué, celle d’une carlingue d’avion abandonnée au milieu de ces terres désolées, une plate-forme pétrolière hors d’usage et rouillant, une route sinueuse balafrant de son trait noir un paysage enneigé, celle d’une tombe solitaire sous un ciel plombé ou encore, dans une tonalité semblable, cet ample cimetière esseulé dans un cadre montagnard. Et de nombreux paysages, proches de l’épure, recèlent des formes voisines de l’abstraction et font approcher l’œil de ce qu’on pourrait appeler l’Invisible ou l’Ailleurs indéfinissable. Une quête spirituelle, mystique, à la recherche d’un sacré, transparaît ici, et possède un je ne sais quoi qui subjugue. On pense ici au philosophe romantique allemand, Schelling, pour lequel la nature extérieure reflète nos paysages intérieurs.

Patrick Bogner, dans sa préface qui étrangement est une lettre adressée à un autre ami photographe, évoque le silence qu’il a vraisemblablement voulu fixer avec son appareil. Si la peinture, dit-on, est l’écriture du silence, la photographie ici se prête merveilleusement à exprimer sa « présence subtile ». « Le silence, écrit Patrick Bogner, gardien du mystère qu’est celui d’être au monde, cerne l’impossibilité du langage à tout dire… le silence nous porte à la contemplation, à l’écoute de l’inouï. S’il me fascine, c’est que je sais qu’il m’attend quelque part. S’il fait mine d’être muet, peut-être nous écoute-t-il ? ».

On voit donc que l’un des intérêts de cet ouvrage est d’être à la quête du lien profond et secret presque religieux avec les éléments premiers. Une invitation à la contemplation mais aussi à la rêverie et l’imagination. On pense en parcourant ce livre immanquablement à Bachelard et à sa poétique des éléments. Et les références que donne Patrick Bogner dans sa préface sont multiples, Victor Hugo, Henri David Thoreau, Victor Segalen, William Blake, etc., d’ailleurs, les photographies sont ponctuées avec parcimonie et justesse de citations brèves mais pertinentes et en correspondance les unes les autres, comme ce passage du poète Michel Camus, mis en exergue du livre :

« Le langage du monde en chair et en os est muet

et pourtant nous parle en silence.

Tout est signe : le ciel, les montagnes, les arbres, les pierres

Tout est signe : la toute présence infinie des ombres,

des formes et des couleurs dans la transparence de l’air.

Tout est signe de l’imperceptible ».

 

Charles Duttine

 

Photographe indépendant depuis 1982, Patrick Bogner vit et travaille à Strasbourg. Ses thèmes de prédilection s’articulent autour de l’Ailleurs, cet Ailleurs qui n’est pas un lointain, mais l’envers d’un lieu, sa face invisible ; un ailleurs qui, présent dans un lieu, aurait besoin de la photographie pour s’incarner. Il affectionne particulièrement les terres reculées du Brésil et d’Amérique Latine, où il mène des projets depuis 1987.

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A propos du rédacteur

Charles Duttine

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Charles Duttine enseigne les lettres et la philosophie. Il a étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, aux Editions La P’tite Hélène, et Au Regard des Bêtes, aux Editions Z4. Son dernier récit romanesque, Henri Beyle et son curieux tourment, a paru aux Editions Z4.