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Entretien avec Pierre-Guillaume de Roux

Ecrit par Jean-Luc Maxence 15.05.11 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens, Chroniques Ecritures Dossiers

Entretien avec Pierre-Guillaume de Roux

Certes, vous êtes depuis des années un professionnel de l’édition. Mais ne faut-il pas être fou pour créer votre propre maison d’édition dans une telle période d’interrogation civilisationnelle grave et économiquement problématique ?

Je pense que c’est paradoxalement dans ces périodes de grandes difficultés qui marquent le « grand tournant civilisationnel » dont vous parlez, qu’une aventure comme celle-là a des chances de réussir. Alors que  les grandes maisons d’édition sont de plus en plus conditionnées par des obligations de résultat immédiat, pressurées par des contrôleurs de gestion qui exigent d’elles une rentabilité à court terme, les petites structures aux frais fixes réduits disposent, au contraire, de toute la légèreté requise pour agir pleinement. Parce qu’elles conservent une taille humaine, parce qu’elles cultivent un état d’esprit proche de l’auteur, elles sont réellement en mesure de mener à bien ce qui constitue le cœur de métier de l’éditeur : ce travail de découverte, de révélation et d’accompagnement qui échappe de plus en plus aux grandes maisons. C’est notre chance et c’est dans cette perspective que je voudrais m’inscrire, sachant que la mission de l’éditeur consiste d’abord – comme on a trop tendance à l’oublier aujourd’hui – à prendre le risque de la découverte et de la persévérance.

A une époque où l’on nous rabâche les oreilles avec la prétendue supériorité de la littérature anglo-saxone, ceci signifie parfois d’aller tout simplement fouiller le fond de la Bretagne pour y dénicher une grande voix. Il y a décidément en France aujourd’hui une étrange façon de dévaluer tout ce qui vient d’elle.

Quelle est votre ligne éditoriale ? Cela existe-t-il d’ailleurs ?


J’ignore s’il y a au départ une ligne éditoriale aussi définie que cela. Une chose est sûre, un catalogue cohérent fait apparaître des passerelles entre les livres. Il y a des thématiques, des motifs qui circulent et créent une brise, un courant et parfois même un réel débat. De Csillag de Clara Royer à Fatigue du sens de Richard Millet, c’est le débat sur l’identité qui est ouvert, c’est l’identité qui s’effondre. Stratégies du détachement évoque l’exil sous une forme très moderne : c’est un roman-séquence passant en revue notre mythologie moderne et même urbaine, organisant notre addiction contemporaine aux films et à la musique en chaos bien tempéré, où la nostalgie d’être éternel appelle tous les « meddleys ». Mais cet aspect très fragmenté de la littérature, c’est déjà du Céline et précisément nous en parlons à travers la grande biographie critique de Philippe Alméras. Dieu s’amuse, les nouvelles de Michel Lambert surfent sur l’ultra-moderne solitude et tentent une traversée, un petit voyage au bout de la nuit pour s’ouvrir sur l’espérance. Même renvoi à l’aube de l’humanité chez Clara Royer qui fait des enfants des héros inattendus en pleine (période de) règlements de compte de la Résistance. La Duchesse de Singapour de Sophie Jabès parle plus que jamais d’exil avec ces femmes d’expatriés désemparées, livrées à elles-mêmes : le voyage ici est un gouffre, le mur le plus haut en dépit de ses tentations. Le Prince de la Mélancolie de Jeanne Champion qui évoque la captivité de Charles d’Orléans cultive l’exil au contraire du côté des hommes, des frères et des rois.


Vos premiers auteurs pourquoi ?


Je viens d’y répondre d’une certaine manière. Il est vrai qu’on les reconnaît. Clara Royer signe un premier roman très fort, très articulé, où l’extrême humanité se dissimule sous la rudesse et la candeur. Sophie Jabès tient les rênes d’une féminité merveilleuse, ombrageuse et changeante à souhait sans rien occulter d’un vide très contemporain. Véronique Sales est un maître de la glaciation et du désamour à la lisière du nihilisme, saisi dans une chronique où se succèdent les générations emportées par la grande guerre. Jeanne Champion prête à l’enfermement une intensité vertigineuse comme toujours. Michel Lambert joue des non-dits et des failles avec une subtilité infinie, capturant les moments de basculement à la Simenon. Ariel Denis est une sorte de cavalier venu non pas du Far West mais du merveilleux : il est tour à tour allègre, mélancolique, prodigieusement drôle et… il a le sens de la polyphonie et du paysage en 3D. Je ne vous présente pas Richard Millet qui est pour moi l’un des plus grands écrivains de ce temps.


Un bon livre, c’est quoi ?


C’est un livre dont on se souvient et dont on garde, inscrites en soi-même, des images qui reviennent vous hanter pour mieux vous faire comprendre qui vous êtes et appréhender le réel encore et toujours. C’est ce qu’expliquait très bien dans un de ses essais sur L’Art de la fiction le merveilleux et grand Robert Louis Stevenson.


Peut-on être éditeur de père en fils et auteur de père en fils ?


Nous fêtons les cent ans de la maison Gallimard. N’est-ce pas la meilleure réponse à votre question ?

Voilà le parfait exemple d’une maison qui, de père en fils depuis cent ans, est devenue un monument national et quel monument ! C’est, je crois, sans équivalent dans le monde.

Si dans un jeu absurde, il fallait caractériser votre maison, quel adjectif choisir ?


Audacieuse.


Propos recueillis par Jean-Luc Maxence


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Poète, écrivain et éditeur (Le Nouvel Athanor)