Enjoy America (par Sandrine-Jeanne Ferron)
Celui qui affirme que les États-Unis sont jeunes méprend l’histoire.
L’histoire s’écrit pour et par ceux qui la dominent mais ce n’est pas d’histoire dont tu veux entendre parler, c’est d’écriture dont il s’agit ici. Une bibliothèque entière de mots classés dans le bon ordre, la justesse pour une meilleure lecture du monde. Reprenons. Le pays des voitures qui ont suivi les voies des premiers habitants, les Natives et eux, ils étaient là bien avant Jésus-Christ.
C’est aussi le pays des communautés où un bloc, un pâté de maisons si tu préfères, est une seule mémoire. N’oublie pas, tous égaux mais séparés.
Le pays où tu manges au comptoir et tu parles à ton voisin qui est comme toi. Mais toi, ici, tu es un solitaire. Ne confonds jamais solitude et isolement. Le premier mot est une vertu, choisie ou un état-d être, à toi de définir. Le second est un tueur en série. Le règne animal sait cela. L’individu isolé est une proie et dans son cerveau, ça signifie la mort.
L’individu isolé est fragilisé. La fragilité devient précarité. L’individu précaire est banni. L’isolement conduit à la défiance, la défiance à l’ignorance. La peur de l’autre. That’s it. Tu ne veux pas d’anglicismes, soit, la traduction, c’est Voilà. Le raisonnement est simpliste mais regarde autour de toi. Les gens ont entre les mains des appareils pour communiquer, équipés de technologies pour aller sur la Lune. La Lune n’a jamais été aussi proche, prête à être décrochée pour son prochain. Tu vois le monde en direct et à des milliers de kilomètres. Des centaines de gens qui ont, comme toi, des trous dans le cœur et qui meurent à côté de leur téléphone en mode silencieux. L’enfer, ce ne sont pas les autres. L’enfer, ce sont les autres qui te mettent dans une petite boîte avec une petite étiquette scotchée dessus.
Au pire, ils t’oublient.
Le 1er janvier, le premier jour sur ton calendrier parce que ceux qui écrivent l’histoire l’ont décidé, c’est au comptoir d’un diner que tu as déjeuné. Une souris d’agneau accompagnée d’une purée de patates douces. Pas d’alcool, dry January/le Moi sans alcool. Pas de dessert, il y a assez de sucre dans ton dentifrice. Le type d’à côté, c’est le Sheriff et il n’a pas tellement envie de discuter, normal, il est en pause et la pause c’est quinze minutes une fois son hamburger servi bien cuit. Et comme tu as deux côtés, à ta gauche, c’est un couple de retraités qui a traversé cinq états en voiture. Quinze heures. Mille miles pour embrasser, à tour de rôle, leurs deux petits-enfants le jour de Noël. La distinction entre la solitude et l’isolement, la différence entre l’autonomie et l’indépendance, tout ça est un peu abstrait pour eux, la seule chose qui les touche, c’est leur fille qui ne se remet pas de son divorce.
La journée, elle fait bonne figure. Elle travaille, ça paye les charges, les courses et la nounou, la maison c’est déjà fait. Le soir, quand il n’y a plus de lumière, c’est toute la figure qui tombe, ouf, ça ne se voit pas. C’est tout le corps qui s’assèche et ça se voit. Quel âge a-t-elle, elle a cinquante-deux ans. Dommage. Elle perd ses cheveux, elle prend du poids, elle est exécrable. Elle est crevée. Et l’alcool, c’est tous les soirs avec deux comprimés de mélatonine. Juste un verre pour aseptiser ou désinfecter les trous dans le cœur, peu importe la séparation entre les deux. Les deux enfants, elle est seule mais pas isolée, ou le contraire mais dans les deux sens ça ne suffit pas. Le soir, les enfants dorment et eux, ils vivent à mille cinq-cents kilomètres, c’est trop loin pour ne pas remplir le verre.
Écouter le son des larmes. Heureusement, ils prennent soin d’elle. À distance. Elle tient la distance d’un jour à l’autre, elle se lève, elle se bat, elle agit. Elle répare le robinet qui goutte, le siphon de la douche, elle enlève les poils et les cheveux un par un et elle compte ceux de son ex-mari. La douche, c’est le matin et le soir, c’est après le sport, le sport, c’est pour le week-end. Elle fait des efforts pour elle-même, pour quoi faire, pour finir sur une plate-forme de dating à faire de l’auto-publicité mensongère. Pour que son employeur continue à payer l’assurance santé et la voiture de fonction. Le week-end, c’est pour terminer le travail de la semaine, pour commencer la semaine qui suit et être sûre de s’y tenir. Les week-ends, ce sont trente-trois heures sans les enfants dans les pattes, ils sont chez leur père dans le bloc d’à côté qui, lui, a refait sa vie.
Elle, c’est la vie qui la défaite.
Elle s’accroche mais à quoi, aux mots qui lui font du bien. Ils lui racontent une histoire avec un début, un milieu et une jolie fin. Et elle y croit. Elle a mal mais c’est une chance. Elle a de la chance, elle est en vie. Les enfants sont en bonne santé, ils sont bien élevés, elle est compétente dans son travail, elle a un excellent crédit score et de l’avenir, lequel, celui qu’elle aura choisi. Alors elle boit deux litres d’images protéinées dès le réveil, avant celui des enfants, ça évite d’avaler ce qui la fait éclater dans ses vêtements. Les algorithmes dans son téléphone. Ils savent que la vie est juste, la nuance entre justice et justesse, ils savent qu’elle a déjà tout choisi, qui, la femme qu’elle va devenir et la route à emprunter pour cela.
C’est son âme qui, le soir, éloigne le canon de sa tempe.
À ta droite, c’est toujours le 1er janvier, le Sheriff a été remplacé par une employée de la ville, laquelle, chacun a sa formule pour se souhaiter une bonne année. La même. Chacun y croit, à sa formule. Toi, tu n’as ni enfants, ni partenaire, ni parents, c’est toi le parent désormais et tu fais au mieux. Pas même un chien à sortir trois fois par jour ou une plante verte à confier à un ami quand tu pars en vacances. Des projets de voyage pour cette année, aucune résolution. Deux semaines de vacances par an, la plante peut survivre.
Et quant à ton âme, difficile à dire. La main sur l’épaule, c’est bien la tienne. Au moins pendant deux heures, pour le premier jour du reste de ton calendrier, ton existence aura fait écho à une autre sans y faire écran.
Sandrine-Jeanne Ferron
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