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Ekphrasis 8 - La neige tombe sur Cherbourg

Ecrit par Marie du Crest le 11.09.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Ekphrasis 8 - La neige tombe sur Cherbourg

 

Elle vient juste d’avoir quatre ans, le 19 février 1959. Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy sortent en salle. Elle ne connaît pas Cherbourg mais elle a aimé Guy.

– Ça commence ainsi : « un film chanté en couleurs d’origine ». Générique. Des parapluies rouges, bleus, en contre-plongée, dansent en lignes, en diagonales. Ils sont d’énormes fleurs poussées dans les pavés humides de la rue. Parfois des marins en pompons, ceux qui traverseront tout le film, des passants en ciré jaune surgissent sur l’écran. Parapluies d’une vieille comédie musicale américaine ? Le trop petit parapluie bleu pâle de l’affiche sous lequel les amoureux se blottissent, heureux. Guy et Geneviève. Les parapluies de Cherbourg, la boutique de Madame Emery, le titre du film.

Soudainement, apparaissent en ligne six maléfiques parapluies noirs, prémonitoires.

Première partie : le départ.

Le garage jazzy du Port-Aubin, rouge et blanc. Demy se souvient du garage de son père, à Nantes. On entendait souvent dans les ateliers de mécanique-auto les transistors des ouvriers. Une voiture d’époque pénètre à l’intérieur : Aronde Simca.

C’est là que travaille le jeune Guy Boucher, belle gueule de rital comme l’acteur qui l’incarne. Nino joue à être Guy. Les cuivres explosent. Guy est heureux : il aime ce qu’il fait et il est amoureux. Arrive la Mercédès noire, ronde et lourde. En sort « un monsieur », en costume noir, cravaté de noir. Elle le reconnaît ; c’est Roland Cassard, celui qui aimait Lola à Nantes. Image du destin dans ce détail. Lolapremier film en noir et blanc, parlé, seulement parlé.

Au vestiaire, les petits gars :

« Le cinéma, c’est mieux » dit le copain de Guy qui lui va au théâtre entendre Carmen. Et le troisième rêve du bal musette.

Première apparition de la jeune fille. Catherine Deneuve ou Geneviève dans l’éclat de sa jeune beauté, se tient debout derrière la vitrine de la boutique comme une héroïne de peintre. Cardigan jaune pâle. Le regard de Guy pour la caméra.

Mon amour, mon amour

Je t’aime

Chantent-ils.

A true romance. La vie se fait dans la boutique rose de l’élégante madame Emery qui vend des parapluies à manche doré et quelques rares parasols. Geneviève la petite bourgeoise et Guy, le prolo, en pull jacquard bleu et jean à revers larges. Guy, il n’a même pas de chez lui, il habite avec sa vieille tante Elise, malade. La chambre de Guy est bleue, elle ressemble encore un peu à sa chambre d’enfant avec ses maquettes de bateaux et son garage-jouet. Il est pauvre, les murs violemment verts de l’entrée de la maison sont délabrés. Nouveau personnage, la brune Madeleine, dévouée, discrète qui soigne tante Elise. Son cœur est épris en secret.

Geneviève est si coquette qu’elle change de toilette à chaque séquence. Elle s’habille comme un décor. Harmonie et nuanciers. Elle porte un manteau court abricot assorti à sa robe pour sortir avec son amoureux. Elle change aussi le petit nœud qu’elle a sur le sommet de son crâne : en velours noir, doré. Ils vont à une représentation de l’opéra de Bizet. Quelques mesures du musicien. Ils aiment comme les gens de leur âge aller danser, dancing-tango rouge. Vive le mango ! Elle a envie de boire « un machin au citron ». Ils font des projets dérisoires :

Nous vendrons des parapluies

Nous achèterons une station essence blanche…

La mère ne l’entend pas ainsi. Il y a la peur de tomber enceinte, à l’époque, la peur de rester vieille fille, la peur de manquer. Madame Emery pense à un bon parti pour Geneviève. Guy est sans le sou.

Nous sommes dans une situation difficile.

C’est le premier air que Michel Legrand a trouvé. Pas celui qui revient dans nos mémoires. Justement le thème des deux amoureux.

Un passant est perdu, il pousse la porte de la boutique. « Un marchand de couleurs ? ». Elle le reconnaît : Jacques Demy qui se cherche. Les problèmes financiers s’aggravent pour madame Emery. Elle se résout à vendre ses bijoux. Enfin la rencontre avec Cassard, diamantaire à la fine moustache et au regard très bleu. Geneviève est sa belle au bois dormant, tout de blanc vêtue. Il rachète le collier de perles.

Le rendez-vous triste. Geneviève tient dans ses mains un foulard de mousseline bleue comme un grand mouchoir de chagrin. Guy :

Ce matin, j’ai reçu cette feuille de route… Deux ans… alors le mariage, on en reparlera plus tard… Avec ce qui se passe en ce moment en Algérie…

Ils se sont assis dans un bistrot de ce temps où tout est en bois encore. Elle appuie sa tête sur Guy. Le grand thème, aria moderne.

Je ne pourrai pas vivre sans toi…

A un moment leurs voix se superposent mais ils ne prononcent pas les mêmes mots. Ils sont déjà séparés par cette guerre qui ne s’avoue pas. Ils marchent comme ailleurs.

Deux ans, deux ans de notre vie

Ne pleure pas, je t’en supplie

Deux, je ne pourrai pas

Guy je t’aime, ne me quitte pas.

Le petit prénom à trois lettres, elle l’a dans son cœur aussi, comme Geneviève. Ils font l’amour une unique fois avant le départ, sur le petit lit étroit de Guy (« Viens mon amour » bis). Il va partir seul, sans monter dans le train avec ses compagnons de régiment, sans la foule va-t’en guerre, sans de fleurs au fusil.

Elise de sa voix aiguë déclare :

Le régiment, ce n’est pas la guerre.

Ils vont prendre un café au buffet de la gare, vieux buffet avec ses affiches de réclame : Pyrénées, Calberson… A côté d’eux, fume un marin, deux autres cherchent une rue sur un plan de la ville sans doute. La patronne est derrière le comptoir.

Séquence inoubliable de la gare. Leur thème à nouveau déchirant. La gare de Cherbourg au nom répété par les panneaux en métal est vide. Il n’y a plus qu’eux d’eux.

Elle : je t’aime. Lui mon amour.

Guy avec sa valise en métal, son trench est de dos, monté sur le marchepied du wagon et Geneviève est face à nous, elle aussi porte un trench. Elle ne peut pas courir pour avancer avec le train qui s’éloigne un peu plus chaque seconde. Elle va finalement se retourner et quitter la gare. Un homme seul demeure ; le chef de gare qui a fait partir le train de Guy, casquette blanche vissée sur la tête. Enchaîné au noir.

Deuxième partie : l’absence.

L’absence de Guy, le silence sur ce qui se passe là-bas. Les évènements d’Algérie, deux photos de lui en soldat. Pendant ce temps. Janvier 1958. Geneviève change de coiffure. Elle adopte la queue de cheval avec les cheveux en bandeau. Pull à col roulé rouge assorti à la tenue de maman. Elle se morfond. Elle est enceinte de Guy. Que faire ? Cassard vient partager avec les deux femmes une brioche de l’Epiphanie. Il est son roi et elle sa princesse couronnée comme la princesse de peau d’Ane. Elle est sa vierge à l’enfant d’Anvers. Il raconte. Passage Pommeraye à Nantes. Février 1958, il neige sur le bassin du port de Cherbourg. Une belle lettre de Guy :

Le soleil et la mort voyagent ensemble.

Le 25 du même mois, Geneviève écrit à monsieur Cassard. Il est sincère, il est riche et il acceptera de l’épouser même grosse. Elle connaît des tas d’histoires de mariages arrangés pour « réparer », dans sa propre famille. En mars, c’est le carnaval dans les rues de la ville comme un souvenir colorisé de la dernière séquence Des enfants du paradis. Geneviève se fraye un chemin dans la foule des joyeux fêtards déguisés, sous un ciel de serpentins. Geneviève n’aime pas le carnaval et puis elle ressent l’absence comme un oubli déjà du jeune homme qu’elle aimait. Avril arrive, ciel bleu et branches d’arbres en fleurs. Geneviève porte une robe à fleurs assortie au papier peint de l’appartement. Elle portera la bague de Roland. Ils marchent ensemble sur le port, il a son bras sur sa taille. Il est habillé en blanc, heureux et apaisé enfin :

Ge-Ne-Viève

Je vous Ai-me

Geneviève, splendide mariée face à la caméra, face à nous. Et Madeleine sort du contre-champ. Son heure viendra.

Troisième partie donc, le retour en mars 1959. Elle n’a qu’un mois. Il pleut sur la gare de Cherbourg. Guy rentre, blessé à la jambe à la suite d’un attentat à la grenade. Il sait pour Geneviève, l’enfant. Elle ne l’a pas attendu. Avril 1959, Guy va mal, il est retourné travailler au garage mais il ne supporte pas les remarques du patron. Il se laisse aller, boit. Leur thème mais orchestré avec dérision. Il rentre dans le café de leur dernier rendez-vous, leur table est inoccupée. Cendrier publicitaire Saint Raphaël. Ça existe encore ? le serveur s’agace. Bar du port, un lieu mal famé avec des filles faciles, des entraîneuses en guêpière qui ressemblent à Lola. Murs rouge cramoisi. Une fille tire sur son fume-cigarette.

Tu viens danser ?

ça ne va pas mon chou…

Il en suit une finalement, ils montent dans une chambre de l’hôtel de passes d’à côté. Elle s’appelle Jenny, la gentille fille de joie. Non son vrai prénom, c’est… Geneviève. Hasard de scénario. Elise meurt, on entend les orgues et la douce Madeleine est là.

Juin 1959. Il hérite de sa défunte tante, il achète la station-essence dont il a rêvé : l’escale cherbourgeoise. C’était quelque chose, à l’époque, une station. Super ou ordinaire. Le fier pompiste portait une casquette et avait en bandoulière sa sacoche en cuir. Il nettoyait avec application les pare-brise. Les autoroutes n’existaient pas encore. Ses vacances d’enfance à attendre la mer après le virage.

Madeleine est heureuse, elle s’habille en orange comme les murs de la terrasse du café où elle est assise auprès de Guy. Ils vont vivre leur vie ensemble.

Etre heureux avec une femme dans une vie que nous aurions choisie ensemble.

Décembre 1963. Il neige, c’est bientôt Noël. Esso Service. A l’intérieur de la station, se dresse un sapin décoré. Guy, son épouse, Madeleine, et un petit chef sioux, François, leur fils. Elle a joué aux cow-boys et aux indiens. La mère et l’enfant sortent voir les vitrines illuminées. Il neige, neige sur la station-service et sur Cherbourg. Une lourde Mercédès noire, celle du début du film, s’approche lentement des pompes. A son bord, une femme au chignon blond empesé de laque et une petite fille en veste de laine rouge sur le siège du passager. Geneviève Cassard et Françoise, sa fille. Elle a connu tant de lycéennes portant ce prénom. La petite a actionné le klaxon, sa mère la gronde. Guy et Geneviève se font face. Il lui demande de venir jusqu’au bureau. Elle porte un manteau de vison et d’insolites escarpins dans la neige froide.

C’est la première fois que je reviens à Cherbourg depuis mon mariage.

Lui, il se contente de fumer. Elle lit dans le regard de Geneviève quelque chose comme du remords, du chagrin inutile ; celui de Guy est dur. Super ou ordinaire demande le jeune pompiste à Geneviève. Des voix presque célestes sur leur thème, une dernière fois. Ils ne se reverront plus jamais. Guy refuse de voir sa fille restée dans l’auto allemande, sous les gros flocons de neige d’une nuit de décembre.

Je crois que tu peux partir.

Geneviève se dirige vers sa voiture, redémarre sans faire un signe. De toute façon, Guy regarde dans le sens opposé, en direction de sa femme et de son fils avec qui il joue dans la neige. Tous les trois rentrent dans la station et l’on devine leur silhouette derrière la baie vitrée, tout à leur bonheur simple.

Elle rejoue sur son vieux Gaveau, maladroitement leur musique.

 

Revoir les Parapluies de Cherbourg, à l’occasion de l’exposition J. Demy à la cinémathèque à Paris, printemps 2013

 

Marie Du Crest

 


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Rédactrice

Théâtre

Marie Du Crest  Agrégée de lettres modernes et diplômée  en Philosophie. A publié dans les revues Infusion et Dissonances des textes de poésie en prose. Un de ses récits a été retenu chez un éditeur belge. Chroniqueuse littéraire ( romans) pour le magazine culturel  Zibeline dans lé région sud. Aime lire, voir le Théâtre contemporain et en parler pour La Cause Littéraire.