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Ekphrasis 10 - « 5 fois Catherine »

le 30.04.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Ekphrasis 10 - « 5 fois Catherine »

 

PREGHERIA A

SANTA CATERINA DA SIENA

O DIO, che in

Santa Caterina da Siena,

Ardente del tuo spirito di amore,

Hai unito la contemplazione

Di cristo Crocifisso

E il servizio della Chiesa.

 

La petite image pieuse de Caterina, aux mains ouvertes et stigmatisées, à la tête couronnée d’épines comme son Seigneur et la prière à murmurer doucement, là, entre mes mains dans l’église vénitienne.

Bill Viola, en 2001, fait son voyage en Italie, traverse La Toscane, le pays de Caterina. Bill Viola, vidéaste américain, fait bouger imperceptiblement la peinture, achève le mouvement ralenti, décomposé, des corps devenus de purs gestes du temps qui s’écoule, enfin sans impatience.

L’autre Catherine 5 fois, pour cinq de nos regards, qui un peu inquiets ne savent où se poser. Cinq cadrages. Il faut durant dix-huit minutes, pour chaque station, entrer en contemplation : celle du matin printanier, de l’après-midi des travaux d’aiguille, du soir de l’étude, de la ténèbre des lumignons et de la nuit du sommeil venu. A chaque fois, Catherine est dans sa chambre, sa cellule intérieure. Catherine est enfermée dans l’écran LCD, cinq fois. Tableaux d’une narration qui nous déconcerte. Abandonner un instant Catherine en train de s’endormir tandis que Catherine fait encore son yoga ? Les visiteurs semblent glisser dans la grande salle plongée dans le noir et dont la seule lumière est celle du polyptique qui s’éteindra quand la ville toute entière sera à son tour du côté de la nuit. L’œuvre n’existera plus. OFF.

Prédelle électrique, pixellisée de Catherine, aux cheveux courts et gris, ascète contemporaine, japonisante. Elle est face à moi, cinq fois dans sa petite niche architecturée sans colonne antique, sous un plafond à la française. Intérieur dépouillé de peinture : Viola a installé une desserte sur laquelle sont posés un cadre photographique, un pot blanc, une petite table de chevet dans le coin gauche (pour moi) une corbeille à papiers peut-être. Je suis trop loin pour que mes yeux parviennent à tout identifier et je sens bien l’animation presque insaisissable de la scène. Catherine, les bras tendus vers le plafond, ou bien les bras ouverts et enfin Catherine comme la nonne dominicaine, en prière, agenouillée, habitée par un autre dieu d’Asie. Dans le rectangle du tableau, un autre plus petit, prend place comme une belle estampe nippone ou un souvenir de Van Gogh : rameau d’amandier en fleur dans l’azur du matin.

La lumière devient rayons : le sobre plancher dessine un rectangle de soleil. Catherine semble avoir quitté la pièce précédente mais tout est encore dépouillement absolu et monacal. Retour du dieu chrétien au lys blanc, celui que Guzmàn tendit à Caterina pour l’accueillir parmi les Mantellates. Je me souviens de vous, jeune épousée mystique. Orgueilleuse fleur ouverte, odoriférante. Catherine coud : le fil est long, accroché à son invisible aiguille et son bras s’étire pour accomplir sa tâche ancienne, modeste. Le tissu, bleu marial, au sol, trace un plissé savant tel celui d’une robe Renaissance précieuse et damassée. Catherine baisse la tête et nous ignore : elle est absorbée par le dessin des petits points sur l’étoffe. Elle a soif et près d’elle, d’autres pièces de lin débordent d’une corbeille en vannerie. Grand collier comme une croix christique cachée. Catherine ne profite pas du soleil éclatant, au jardin. Le temps passe ; je suis encore appuyée sur le mur, luttant pour toujours observer Catherine que certains visiteurs me cachent. Le temps passe dans la vidéo. Catherine a changé de vêtements, et a pénétré dans son bureau étroit, à la petite bibliothèque garnie d’ouvrages inconnus. Catherine est écrivain : rédige-t-elle le Traité des larmes ? A un moment, elle se lève, prend appui sur le dossier de son siège pour mieux réfléchir, lire et relire le dernier passage qu’elle trouve inabouti comme si son texte était quelqu’un d’autre qu’elle-même. Le soleil décline alors dans le rectangle orangé de la fenêtre : Catherine a allumé la lampe de son bureau.

Catherine, la nuit est maintenant tombée sur l’écran plat accroché au mur du musée. As-tu un petit oratoire dans ta maison ? Tu allumes l’un après l’autre les petits lumignons divins dont le feu vacille au sol, le long des murs et sur le brûloir : lignes dorées qui font de toi une ombre entière. J’imagine la figure de Santa Caterina di Siena sur la paroi de la dévote bougie. La nature, l’arbre planté du dehors s’est fondu dans la nuit de l’hiver. Tu es comme nous désormais, marcheurs hésitants et perdus déjà dans l’obscurité qui nous encercle. Catherine cinq fois enfin, en bout de la course du jour s’installe dans sa chambre aux murs nus, à l’unique lampadaire éteint. Elle se déshabille, pose ses vêtements sur la seule chaise de bois de la pièce. Une lampe de chevet éteinte aussi veille encore sur toi, allongée sous le couvre-lit bleu, celui que tu recousais tout à l’heure, semble-t-il. Tu dors sur le dos, bien à plat, le bras gauche découvert. Seule et nous tous, te fixons. Dans la peinture ancienne, la Vierge morte est toujours entourée. Les œuvres s’appellent Dormition.  Caterina, jeune défunte est veillée par ses sœurs voilées, dans Rome. Où es-tu ? Dans le grand musée, dans le lieu où Bill Viola te mit en scène. Te réveilleras-tu ? Et la vidéo tournera à nouveau. Je te quitte puisque tu reposes, d’autres seront les personnages de la petite fresque vivante, penchés au-dessus de toi.

 

Marie du Crest

 

A l’occasion de l’exposition Bill Viola au grand Palais à Paris (5 mars/21 juillet 2014), Catherine’s room(2001)

 

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