Identification

Eclair de chaleur

Ecrit par Philippe Leven 14.11.11 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Micro-nouvelle noire

Eclair de chaleur

 

Elle se retourna pour la première fois au bout du couloir. Aussitôt les deux hommes qui la suivaient baissèrent la tête d’un même mouvement. Ce vieux sentiment tiède et familier de déjà-vu l’assaillit brutalement, escorté de son flot brûlant de panique et de plaisir. Comme un jet violent de lumière rouge et de cris sur un enlacement odieux. Elle serra de ses doigts crispés le cuir de son sac à main, pendu à son épaule. Il ne fallait pas qu’elle s’affole, qu’elle laisse déferler en elle le flux des images, le poids de la mémoire, les spasmes de la hâte : ne rien laisser pénétrer qui ferait vaciller sa maîtrise d’une scène déjà vécue, mille fois rêvée, partie de l’ordre de son monde secret. Les vibrations légères du couloir roulant glissèrent le long de ses talons-aiguilles, sur la texture électrique de ses bas et comme une vrille jusque dans ses reins et son dos. Elle entendait les pas derrière elle, ponctuant le heurt brutal de ses tempes en feu et elle tenta une fois, une seule, de refouler au fond de ses prismes fous le récit des scènes qui allaient suivre. Mais elle en avait une perception trop aiguë et, peu à peu, les images s’installèrent, odieuses et intenses, dans leur étrange familiarité.

Les escaliers à présent, en panne comme toujours, et enfin l’obscurité mouillée de la rue. La Ville sentait la praline chaude et le caoutchouc, dans des entrelacs incertains d’influences réciproques. L’Africain frileux distribuait ses petits cartons jaunes à qui les lui prenait, en une victoire arrachée aux nausées paranoïaques du jour. Rien de la nébuleuse blafarde et angoissante du soir métropolitain n’avait de prise sur le bouillonnement immonde qui à présent faisait crisser sa tête et gémir le haut de ses cuisses sous le nylon. Tara Diakité marabout apporte une solution à tous vos problèmes. Sont-ils encore là ? Une seule ligne de sons persiste à la retenir à quelque réalité, les pas, repérés dans le grondement sourd de la Ville, des deux hommes qui, oui c’est sûr, sont toujours là dans son sillage. Pas le moindre tressaillement dans la ligne pleine de son corps pendant qu’elle avance jusqu’au pont sur le canal, à travers la pâleur des lumières spasmodiques. Dans l’écartement violent qui la tirait hors des grammaires raisonnables, elle saisissait comme une bribe de sens, comme une chanson obscure et douce scandée par l’éclatement des pas, la présence diffuse, totalitaire et sucrée de la Cité partout autour d’elle, au sol et dans le ciel.

Sa mère étrangement lézarda la tresse des images inévitables qui la faisaient mourir d’impatience. Sans le moindre frisson, elle chassa les boucles grises et les yeux sombres qui semblaient pleins de réprobation affectueuse mais ne l’étaient que de bêtise opaque. Elle s’arrêta contre la cabine de téléphone et souleva sa jupe pour découper l’espace opalin entre les folies de dentelle noire. Ils s’approchèrent ensemble et dans le bain de lumière venu de la cabine elle accrocha leurs regards incrédules et avides.

Quand le premier vit le trou noir et profond de l’objet qu’elle serrait dans sa main, il ne sut un instant élire son point de fascination : les cuisses gainées de rêves ou l’éclat tranquille, presque rassurant, du métal bleu qu’à bout de bras elle approchait de son visage en un geste caressant. Tout explosa en même temps dans sa tête : le pauvre visage terne de Pauline qui devait l’attendre pour dîner à Aubervilliers, le boulot en plan pour demain sur le chantier, cette cochonnerie de facture EDF, et la matière rosâtre de sa cervelle qui se mélangea à une bouillie de sang, en une confiture pas vraiment laide, un peu baroque. Son dernier souvenir fut une vague surprenante de plaisir.

Roger, pétrifié deux pas en arrière avait perdu toute notion de sens : la marmelade rouge qui s’écoulait du crâne de son camarade, le long de la vitre de la cabine, évacuait la possibilité d’une perception. Hébété, il se demanda s’il avait pris un billet à l’entrée, le nom du metteur en scène ringard de ce thriller impossible. Il aimait bien le cinéma, il était même le plus calé de la bande sur ce chapitre. Mais avant de décider entre Peckinpah et Cassavetes il n’eut plus rien à décider, plus jamais.

La rue sentait la praline chaude et le caoutchouc. Autour de ce mètre de trottoir venait s’y mêler une âcre odeur de boucherie et de N°19 de Chanel.


Philippe Leven


  • Vu : 1731

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Philippe Leven

Rédacteur