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Échanges littéraires avec l’écrivain et éditeur Stéphane Barsacq (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché le 16.03.23 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Échanges littéraires avec l’écrivain et éditeur Stéphane Barsacq (par Philippe Chauché)

 

Stéphane Barsacq est un écrivain de la lumière – Je me nourris de lumière plus que tout –, de l’espérance, de la justesse, de l’inspiration, un écrivain de la joie – une douleur surélevée –, et du feu ; un écrivain en guerre contre les ténèbres. Son dernier opus Solstices fait se rencontrer aphorismes et réflexions, avec des portraits de grands artistes, autrement dit de grands passeurs : Baudelaire – nul poète n’aura été si musicien ni si attentif à la mélodie –, Rimbaud – Les Illuminations de Rimbaud sont une tentative de réécrire la Genèse à partir de l’Apocalypse –, ou encore Simone Weil, Cioran, Mozart, Artaud, François Augérias, et enfin une admirable adresse à Lucien Jerphagnon – Mais à peine vous avait-on quitté, qu’on se rendait compte qu’on avait dialogué en toute liberté avec Socrate, Marc Aurèle ou Sénèque…

Stéphane Barsacq possède lui aussi l’élégance d’un passeur de livres, de mots et de musiques. Un passeur attentif et courtois. Qu’il soit remercié pour le temps qu’il consacra à cet échange littéraire.

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Votre dernier opus, Solstices – sous-titré Mystica III – a été imprimé peut-on lire en dernière page de l’ouvrage à Venise par Grafiche Veneziane « non loin des tombes de Serge Diaghilev, Igor Stravinsky & Ezra Pound ». Vous le placez donc sous une triple protection, celle de Diaghilev, un ami des artistes, cofondateur des Ballets Russes, de Stravinsky, un musicien, compositeur, chef d’orchestre qui a bouleversé la musique du XXe siècle, et d’Ezra Pound, un écrivain accusé d’avoir collaboré avec les fascistes, admiré Mussolini, arrêté par les américains, interné durant douze ans dans un hôpital psychiatrique, auteur notamment des Cantos. Ces trois artistes ont compté dans votre vie, et comptent encore comme écrivain, éditeur et amateur de musique ? Que leur devez-vous, si l’on peut parler de dette ?

Stéphane Barsacq : Votre question mériterait une longue réponse. Je vais tâcher de procéder par ordre. Que mes derniers ouvrages aient été imprimés à Venise, j’y vois un signe. Qui n’aime la Cité des Doges ? C’est le symbole de l’Occident, mais aussi des liens, aussi étroits que conflictuels, entre l’Occident et l’Orient, qu’il s’agisse de Byzance ou de Boukhara. Pour moi, j’y ai vécu à plusieurs âges de ma vie des moments d’une rare intensité. Que ce fût lors de mon adolescence, porté par la naissance de la passion amoureuse, lors de mon entrée dans l’âge adulte à l’occasion de dîners mémorables chez le marchand d’art Claude Bernard au Palazzo Brandolini, voire, plus tard, lors de mes nombreux reportages dans la lagune, notamment celui où j’ai accompagné de nuit la statue de Napoléon et traversé avec elle la place Saint-Marc. Jean d’Ormesson m’avait durement reproché mon texte sur « l’Attila de Venise » – un Attila qui avait néanmoins libéré le ghetto et permis à un peuple non négligeable de trouver la liberté.

Quant aux trois personnes citées, elles ont des liens entre elles, et avec mon histoire. Diaghilev était le meilleur ami de mon aïeul, Léon Bakst, et le co-fondateur avec Alexandre Benois et lui des fameux « Ballets russes » – une troupe qui a, en réalité, triomphé à Paris. Diaghilev et Bakst ont alors donné sa chance à un élève de leur ami Rimski-Korsakov, le jeune Stravinsky. Bakst a trouvé pour lui l’argument de l’Oiseau de feu, qu’il a décoré et costumé, et, dans la foulée, trouvé le titre du Sacre du Printemps – ce que Stravinsky, dépité par l’accueil réservé à l’œuvre lors de la première, lui reprocha, car, au lendemain de la création, la presse la rebaptisa bêtement Le Massacre du printemps. Il n’empêche : Bakst avait été un visionnaire. Pris un à un, que ce soit Bakst, Diaghilev ou Stravinsky, chacun a représenté la modernité. Mais alors Ezra Pound ? Quoi qu’il en coûte de l’admettre, au regard de son évolution fâcheuse, Ezra Pound a lui aussi participé de cet élan. Son œuvre n’a pas été sans influence sur Yeats, James Joyce ou T. S. Eliot. Lui-même avait été influencé non seulement par Jean Cocteau, mais aussi par Jean de Bosschère, le disciple de Suarès, dont nous reparlerons, car je me suis beaucoup battu pour cet écrivain. J’ajoute avoir été très frappé de lire dans les vers d’Ezra Pound ce bel hommage à mon aïeul :

« Let us erect a column and stamp with our feet / And dance a Zarabondilla and a Kordax, / Let us leap with ungainly leaps before a stage scene / By Leon Bakst » (1).

Ezra Pound a écrit encore un autre poème où il célèbre la vision de Léon Bakst ; je cite le début :

« The little Millwins attend the Russian Ballet./ The mauve and greenish souls of the little Millwins / Were seen lying along the upper seats / Like so many unused boas » (2).

Aujourd’hui, Diaghilev, Stravinsky et Pound sont enterrés au cimetière San Michele, une île qui n’est pas sans évoquer le tableau d’Arnold Böcklin, L’île des morts. J’ai souhaité les citer en hommage à mon aïeul qui aimait aussi Venise où il a travaillé avec Hugo von Hofmannsthal. Reste la question politique. Je ne veux pas l’éluder. Qu’Ezra Pound ait été égaré, c’est regrettable. Mais je suis pour dissocier l’homme et l’œuvre, dans la tradition de Marcel Proust. Ou alors nous n’en finirions pas ! Que dire d’Aragon, d’Eluard ou de Sartre ? Que penser de Marguerite Duras et de Simone de Beauvoir, qui ont travaillé à Vichy, avant de cautionner d’autres crimes, en étant compagnons de route du P.C., sous sa forme la plus stalinienne ? Je crois sage de revenir à l’épigraphe d’Anna Karénine de Léon Tolstoï. Il cite le Deutéronome : « A moi la vengeance et la rétribution ». « A moi » ? Il est question de l’Eternel. Quoi qu’on puisse reprocher à Ezra Pound, il reste celui qui a écrit ces vers somptueux : « Rabaisse ta vanité, Je dis rabaisse-la ». Mais d’avoir fait au lieu de ne pas faire Ce n’est pas là de la vanité D’avoir fait naître de l’air une tradition vivante Ou d’un vieil œil malin la flamme insoumise Ce n’est pas là de la vanité. Ici-bas toute l’erreur est de n’avoir rien accompli, Toute l’erreur est, dans le doute, d’avoir tremblé.

Ph. Chauché, LCL Solstices s’ouvre sur une série d’aphorismes, pour se poursuivre par des portraits, des regards sur des écrivains qui vous importent : Baudelaire le musicien, Rimbaud, Simone Weil et Cioran, et d’autres textes sur Mozart, et cet échange avec la pianiste Hélène Grimaud, où vous lui écrivez notamment « Une chose est sûre : vous rendez vivant ce que vous jouez ». Rendre vivant ce que l’on écrit, pourrait être votre raison d’écrire ?

Stéphane Barsacq : Oui, absolument, je vous remercie de l’avoir vu. Écrire n’a guère de sens que si on cherche, dans l’acte d’écrire, une intensification de notre rapport au monde, aux choses et aux êtres. Rien de commun avec une quelconque recherche de la gloriole ou de la vanité, qui est périssable ! C’est tout au contraire le désir d’épouser sa joie, de lui donner forme et de la partager, voire de la prolonger. Si l’écriture n’est pas un acte mû par l’amour, que reste-telle ? Rien de décisif ni de nécessaire, rien qui justifie qu’on en discute, ou qu’on s’en réjouisse, en l’offrant à autrui. Œuvrer, quel que soit le plan, est une manière d’extasier nos failles, nos forces, notre destinée.

Ph. Chauché, LCL Météores publié en 2020 chez le même éditeur de Corlevour / La Revue Nunc, se présente comme un dictionnaire intime et amoureux qui s’ouvre sur Adam, pour se refermer sur Zweig dont vous publiez les Lettres à Lotte, sa secrétaire Lotte Altmann qui deviendra son épouse, on peut y voir un lien direct d’écrivain à éditeur. Bien lire, bien écrire, et donc ensuite bien publier ?

Stéphane Barsacq : Lire, publier, mais avant tout écrire, pour moi, ces activités ne se dissocient en rien. Trop d’écrivains n’ont rien lu, qui s’en vantent. C’est hélas patent. Ils confondent travail et production. L’écriture est le miroir des génies qui nous ont précédés, ou alors elle est vouée à la pire futilité. Ce n’est pas un James Joyce, réécrivant Homère, qui aurait dit le contraire, non plus qu’un Marcel Proust, porteur d’une tradition, qui l’associe à Saint-Simon ou à la comtesse de Boigne. Derrière chaque ligne de Borges, derrière chaque mot de Beckett, on voit 25 siècles en mouvement, sur un mode singulier, qui réussit à ajouter ou à retrancher, au mystère du Verbe. Un écrivain qui n’est pas une bibliothèque prend le risque de ne jamais y figurer durablement. Quant à la question de l’édition, c’est un classique ! Si je prends quelques noms du XXe siècle, Gide, Rivière, Paulhan, Queneau, Camus, Merleau-Ponty, Chardonne, Nimier, Modiano, Quignard, Le Clézio : tous ont travaillé dans l’édition, tous ont été éditeurs, comme tous ont été écrivains. En un sens, le plus grand éditeur du XXe siècle, bien qu’il n’en a jamais porté le titre, reste André Breton : sans lui, combien d’œuvres du passé y auraient sombré, combien de jeunes auteurs n’auraient pas été révélés. C’est à Breton que nous devons Lautréamont ou Desnos. Dans mon cas, j’ai toujours tenu à faire tenir ensemble plusieurs paris, que ce fût chez Tallandier, chez Laffont, chez Bouquins ou chez Albin Michel : publier des œuvres inédites d’auteurs majeurs (Sade, Zweig, Morand, Jankélévitch, Guerne), d’auteurs classiques vivants (Lucien Jerphagnon, Salah Stétié, Yves Bonnefoy, Philippe Sollers, Christiane Rancé) et de jeunes auteurs, dont c’est la première publication (récemment, la romancière Céline Laurens). Pour moi, il est important de se battre sur tous les fronts : il y va de notre responsabilité.

Ph. Chauché, LCL : Autre passion d’éditeur, celle que vous portez à André Suarès. Vous préfacez plusieurs de ses essais Sur Molière (Editions des Instants) ; vous écrivez dans cette belle édition : « Molière et son interprète Suarès viennent nous redire dans la langue la plus déliée qui soit de préférer la salubrité du rire à l’hypocrisie des pleurs ». D’où l’urgence semble-t-il à lire ou relire les livres de Suarès aujourd’hui ?

Stéphane Barsacq : Je vous remercie de me permettre de parler de Suarès. J’ai l’habitude de dire qu’il n’est pas un de nos plus grands écrivains à l’échelle du XXe siècle, mais à celle de notre littérature. Suarès, il faudrait imaginer un Montaigne, doublé d’un La Bruyère, triplé d’un Rimbaud. Qu’une telle prodigalité, aux dons si variés, et parfois si singuliers, ait pu déconcerter, c’est l’évidence. Nous avons la chance de posséder de lui des livres indissociables de l’amour qu’on peut porter à la langue française, et à la civilisation qui a fait de la France une telle acropole. Suarès a été le sismographe du langage le plus raffiné qui se puisse imaginer à force de faire dire aux mots l’indicible, et de pousser l’ineffable dans ses retranchements les plus reculés. Autant de points auxquels s’ajoutent ses combats, en particulier contre la tentation totalitaire, que seul pouvait mener un homme capable d’avoir récréer l’entièreté même de notre culture. A cet égard, tout ce qu’il écrit sur Molière est d’une profondeur abyssale, comme ce qu’il dit de Dostoïevski, réédité chez Corlevour – deux livres que devrait lire un Vladimir Poutine !

Ph. Chauché, LCL : Je vous propose pour terminer de répondre au « questionnaire de Proust », dont vous écrivez dans Météores : « Au moment de mourir, on revoit, paraît-il, toute sa vie. L’art de Proust en est l’illustration parfaite. Son point de vue n’est pas celui du temps, mais de la mort. Les différents volumes de La Recherche du Temps perdu ne font qu’une seconde au regard de la conscience en partance pour l’éternité ».

Stéphane Barsacq :

Le principal trait de mon caractère ? La résolution.

La qualité que je préfère chez un homme ? La gravité.

La qualité que je préfère chez une femme ? La complicité.

Ce que j’apprécie le plus chez mes amis ? Rire avec eux.

Mon principal défaut ? Manquer de cynisme.

Mon occupation préférée ? Écrire. Et, à égalité, contempler.

Mon rêve de bonheur ? Être sur une île, et en faire le tour tous les jours en bateau.

Quel serait mon plus grand malheur ? Être privé de livres.

Ce que je voudrais être ? Musicien.

Le pays où je désirerais vivre ? L’Italie, l’Irlande.

La couleur que je préfère ? Le bleu. La fleur que j’aime ? La rose.

L’oiseau que je préfère ? Le rouge-gorge.

Mes auteurs favoris en prose ? Pascal, La Rochefoucauld, le cardinal de Retz, Mme de La Fayette.

Mes poètes préférés ? Villon, Ronsard, Chénier, Verlaine, Catherine Pozzi. Mes héros favoris dans la fiction ? Antigone de Jean Anouilh. Le Cid de Corneille.

Mes compositeurs préférés ? Monteverdi, Purcell, Bach, Haendel, Couperin.

Mes peintres préférés ? Piero Della Francesca, Fra Angelico, Van der Weyden, Poussin.

Mes héros dans la vie réelle ? Les pompiers, les infirmières, ma kinésithérapeute. Hélène Grimaud. Ma fille.

Mes héroïnes dans l’Histoire ? Jeanne d’Arc, Louise Labé, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Madame d’Aulnoy, Hedy Lamarr, Delphine Seyrig. Mes noms favoris ? Marie, Pierre, Paul, Jean.

Ce que je déteste par-dessus tout ? Les nuits blanches.

Personnages historiques que je méprise le plus ? Lénine, Staline, Hitler, Mao.

Le fait militaire que j’estime le plus ? La bataille du Dniepr en 1943, où mon oncle a été tué par les nazis.

La réforme que j’estime le plus ? L’abolition de l’esclavage de Victor Schoelcher.

Le don de la nature que je voudrais avoir ? Savoir chanter à la façon d’Alfred Deller ou Fritz Wunderlich.

Comment j’aimerais mourir ? Je mourrai vivant.

État d’esprit actuel ? Enjoué.

Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence ? Comme Zola, « La faute de l’abbé Mouret ».

Ma devise ? Celle laissée par La Rochejaquelein (3) : « Si j’avance, suivez-moi. Si je recule, tuez-moi ».

 

Philippe Chauché

 

(1) Traduction de Stéphane Barsacq : « Érigeons une colonne et frappons de nos pieds / Et dansons ! Une zarabondilla et un cordax ! / Bondissons à grandes enjambées devant une scène / De Léon Bakst ». « Dans son essai paru à Londres en 1910, The spirit of romance, Ezra Pound explique que la zarabondilla s’apparente à la sarabande et à la tarentelle. Quant au cordax, il s’agit d’une danse lascive, voire licencieuse de la comédie grecque antique », Stéphane Barsacq.

(2) Traduction de Stéphane Barsacq : « Les petits Millwins assistent au Ballet russe / Les âmes mauves et verdâtres des petits Millwins / Ont été vus allongées le long des sièges supérieurs / Comme tant de boas inutilisés ». « La référence aux couleurs (le mauve et le vert), comme celle aux boas font directement référence aux couleurs et aux éléments du décor de Léon Bakst pour Schéhérazade », Stéphane Barsacq.

(3) Henri de La Rochejaquelein est l’un des généraux de l’armée catholique et royale au cours de la guerre de Vendée, mort au combat à 21 ans.

  • Vu: 1911

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit et écrit à St-Saturnin-les-Avignon. Journaliste à Radio France durant 32 ans. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » (Editions Atlantica), et récemment " En avant la chronique " (Editions Louise Bottu) reprenant des chroniques parues dans La Cause Littéraire.

Il publie également quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com