Du stade aux barricades, Nikol Dziub (par Pierre-Louis Rey)
Ecrit par Pierre-Louis Rey 03.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais
Du stade aux barricades, Nikol Dziub, Médiapop Éditions, « Le Club des écrivains », 2026, 64 p., 9 euros.
Le quinzième livre de la collection du « Club des écrivains » est le premier à être consacré à un club de football étranger, mais pas étranger comme les autres puisqu’il s’agit du Dynamo Kyïv. Une explosion de patriotisme salua la victoire de Saint-Étienne contre le Dynamo en quart de finale de la Coupe d’Europe des clubs, en 1976. On aurait mauvaise conscience, aujourd’hui, à faire valoir trop haut son patriotisme aux dépens d’un pays qui lutte pour son indépendance et sa liberté. Les combats des Ukrainiens, y compris ceux de l’équipe nationale de football ou de leurs clubs, sont devenus un peu les nôtres. S’il est vrai que le Dynamo était un club soviétique, Nikol Dziub nous apprend que les matchs qu’il disputait (les clubs estoniens ou géorgiens, aussi bien) contre le Torpedo ou le Spartak de Moscou étaient déjà des actes d’opposition à la puissance de la Russie. Des bagarres éclataient-elles dans les tribunes, les dirigeants russes avaient beau jeu de dénoncer le hooliganisme comme un symptôme de la décadence de l’Occident. « Le football, c’est la guerre poursuivie par d’autres moyens », disait Pierre Bourgeade (titre de son livre paru chez Gallimard en 1981).
On n’a pas attendu Maïdan pour qu’il soit, à l’occasion, une façon de résister. On songe à Adolf Rudnicki, écrivain polonais qui eut l’outrecuidance, en plein stalinisme, d’écrire des romans d’amour. Interdit de plume chez son éditeur, il trouva refuge dans les rubriques sportives de journaux qui semblaient ignorer que, en régime totalitaire particulièrement, même le sport est politique. J’ai cité ailleurs, pour le plaisir, ce passage de son livre Que le meilleur gagne (Le Sagittaire, 1978). Tant pis, je le cite encore : « Lors de je ne sais plus quel match international, à Varsovie, au moment où les Polonais marquaient un but, j’ai moi-même vu frapper quelqu’un sur la tête avec une bouteille vide. L’homme qu’on frappait ainsi tourna la tête comme s’il rêvait et continua d’applaudir » (p. 49).
Nikol Dziub passe vite sur les premières émotions que lui donna, quand elle avait huit ans, un match du Dynamo. On a le droit de garder secrets ses souvenirs d’enfance. Elle est plus prolixe sur sa vie désordonnée d’adolescente, supportrice acharnée de son club au milieu d’une bande de teenagers qu’on dira, d’un euphémisme, peu recommandables. C’était avant les manifestations de Maïdan, avant que Poutine ne fasse main basse sur la Crimée. Avant aussi que Nikol Dziub ne devienne, à Lyon, une respectable docteure en littératures française, générale et comparée. On espère que les études ne l’ont pas guérie de son grain de folie. Pour tout dire, on en est sûr. Je lui sais gré de m’avoir remis en mémoire la figure de Blokhine, cet ailier fabuleux qui jouait à la fois au Dynamo et dans l’équipe nationale d’URSS et dont j’admirais les exploits sur une télé en noir et blanc. Si vous êtes totalement inculte, vous verrez sa photo sur la couverture du livre. Je n’en ai pas trop voulu à Blokhine d’avoir été éblouissant lors du match aller contre Saint-Etienne, en 1976, d’autant que nos Verts se sont quand même qualifiés après le match retour. Nikol Dziub n’était pas encore née, mais elle se le rappelle sûrement. J’ai un souvenir plus flou de Lobanovskyï, ce « sévère entraîneur » dont elle affirme qu’il a « rendu l’équipe reconnaissable par son style de jeu ». On lui a élevé une statue dans le stade du Dynamo. Ainsi les oublieux sont-ils rendus à leur devoir de reconnaissance. Lobanovskyï a entraîné l’Union soviétique et le Dynamo avant la chute du Mur, le Dynamo et l’Ukraine ensuite. Cette polyvalence devrait le préserver d’être jamais déboulonné, mais on peut deviner vers où penchait son cœur. Si on croit que la vie est un roman, on n’attribuera pas au hasard qu’il soit mort prématurément à soixante-deux ans, en 2002, après avoir échoué à qualifier l’Ukraine pour la Coupe du monde. Tout, dans ce livre chaleureux, nous pousse à crier : « Allez le Dynamo ! ». En ce temps où l’Ukraine est meurtrie, cela veut dire bien plus.
Pierre-Louis Rey
- Vu : 111
A propos du rédacteur
Pierre-Louis Rey
Pierre-Louis Rey est professeur émérite de littérature française à l’université Sorbonne nouvelle. Il est l’auteur de Le Football. Vérité et poésie, Hachette-Littérature, 1979.

