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Douze improvisations sur Georges Eekhoud, Histoire campine (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 16.12.20 dans La Une CED, Ecriture

Douze improvisations sur Georges Eekhoud, Histoire campine (par Patrick Abraham)

 

« M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et de sang ».

Remy de Gourmont, Mercure de France, 1896.

 

Il faut entendre le mot improvisation dans son acception jazzistique, sans doute, mais davantage dans celui que lui donna Michel Butor dans deux beaux livres – quoique d’une façon assez différente. Ni plagiats ni pastiches, donc, mais rêveries, exercices d’admiration.

Georges Eekhoud est un écrivain flamand d’expression française né en 1854 et mort en 1927. Les travaux de Mirande Lucien, de Patrick Cardon, de Michael Rosenfeld, etc., ont suscité un nouvel intérêt envers son œuvre.

 

I

Amours. Si l’on s’éprend d’une servante d’auberge maltraitée par sa patronne ou de la robuste fille d’un cabaretier avec qui l’on échangeait baisers et caresses près d’une tonnelle, le soir, puis qu’on regagne la ville où des plaisirs plus variés sont offerts ou, pire, qu’on aille s’étourdir à Paris, avec quelle nostalgie tout à coup on regrettera une peau, des yeux, une voix, un refrain fredonné à l’ombre d’un hêtre, la calme confiance d’une paysanne en qui se résume désormais toute une province. Mais le souvenir d’un gaillard frais et blond croisé un dimanche à la sortie d’un village où il fainéantait et goguenardait avec des rustauds de son âge, et devant qui l’on est passé non sans hantise, ne sera-t-il pas, dans la mémoire, encore plus poignant ?

 

II

Bals. Rien n’est plus instructif, pour un romancier soucieux de la sincérité de son œuvre, que de s’aventurer dans un bal populaire, une nuit pluvieuse ; d’y voir des corps s’enlacer, s’endiabler, se fuir, se retrouver ; d’y chercher des œillades, des assentiments peut-être trompeurs ; d’y jouir de contorsions rappelant Benvenuto Cellini ou Michel-Ange ; d’y chavirer en artiste, en somme, avec une prudente distance ; d’y redouter, d’y espérer une bagarre, un écartèlement. Les jours suivants, au moins, l’imagination sera à la fois assez allumée et refroidie pour pouvoir écrire.

 

III

Campagne. Un chemineau de vingt ans, superbement déguenillé, un sac sur l’épaule, traînaillait sur une route poussiéreuse. Une dame d’âge mûr mais mondaine qui arrosait des plantes à sa fenêtre dans une sorte de castel champêtre ceint d’épais murs, fermé d’une lourde grille, baissa la tête à son passage. Que d’attentes, de défis, de violence sur le point d’exploser, d’insidieuses abdications dans leurs regards.

IV

Effets. Bourgeron gris. Bragues de drap noir ou rapiécées. Camisole rose. Casquette de moire ou de soie. Chapeau boule. Complet mastic. Cravate de dentelles. Foulard rouge. Frusques roussies. Gilet coupé. Jersey. Sarrau bleu. Toilette de barège. Tricot de gindre. Veston. Visière plate.

 

V

Faubourg. Lors d’un crépuscule d’automne, assis sur un banc avec un ami à l’orée d’un bois, tandis que résonnaient des rengaines de foire et qu’avançaient dans le brouillard un berger et son troupeau paludéen, des coupoles, des dômes, des campaniles se mêlèrent soudain, pour nous, aux cheminées industrielles.

VI

Léonce de Mauxgraves. Je me suis laissé conduire jusqu’au canal, cher Daniel, feintant d’être ivre, mais ce sont tes sourires, tes étreintes dans ce hangar, et non le couteau fatal, qui ont récompensé mon audace.

 

VII

Lieux. Dédales des quartiers turpides ; venelles visqueuses ; affiches que rincent les draches ; portes entrebâillées ; corridors ténébreux ; escaliers qui craquent ; mains qui tâtent ; prunelles qui provoquent ; trémoussements dans une guinguette ; gabiers costauds ou dandinés qui bifurquent vers une impasse ; camaraderies brutales faites pour vous ébahir, honnêtes buffeteurs – quais fabuleux, enfin.

VIII

Port. Dans un port, au fond d’un bastringue, un marin chantait à sa table solitaire, un verre de genièvre devant lui, insensible à la banale frénésie des danseurs, aux frôlements des gueuses, aux beuglements des soûlards. Des yeux couleur de mer australe ; un tatouage énigmatique sur le bras gauche. Comme sa chanson te toucha, évocatrice d’un autre port, d’autres climats, de goélettes gagnant le large. Tu le pistas dans la ruelle humide. Il entra dans un hôtel où tu pénétras à ton tour. Tu parvins devant sa chambre, poussas puis refermas la porte. Une malle encombrait le parquet sali d’épluchures, de papiers gras, de bouteilles vides. Le reste ou ne fut que rêvé ou, par chance, un jour, sera revisité dans une page.

 

IX

Rivière. Si la vie est longue, rares sont les moments où elle atteint sa plénitude, où ce qui aura été éprouvé revivra, intact, non, plus lumineux, dans les années obscures. Un matin d’été, je m’étais assoupi au bord d’une rivière – Durme, Escaut ou Meuse –, ma compagne, fatiguée, ayant préféré se reposer à l’hôtel. La musique d’un accordéon, des cris joyeux m’éveillèrent. Deux jeunes hommes baignaient leurs chevaux, des employés d’une ferme du coin, pensai-je, presque nus, aspergeant les bêtes, riant, s’aspergeant eux-mêmes, se bousculant, luttant dans l’eau verte. Un vieil aveugle jouait de son instrument un peu plus haut sur le sentier, en quête d’une obole, attiré probablement par les rires et le bruit des éclaboussures. Je les contemplai longtemps, heureux d’épier à mon aise – heureux de leur joie. Des nuages couvrirent le soleil de midi. Le combat des nageurs s’alanguit. Ils ne s’apostrophaient plus. Remontés sur la berge, ils s’étendirent dans l’herbe, côte à côte, puis se levèrent et, se tenant par la taille, disparurent dans la futaie. Les cavales paissaient paisiblement. L’accordéoniste continuait à jouer.

 

X

Sacrifice. Les mâles tracent les frontières de l’ordre sexuel, mais ce sont les femmes qui les surveillent, impitoyables surtout envers ceux qui furent le plus proche d’elles socialement et qui les ont donc trahies à double titre. Fier lancier chassé de ton régiment à coups de bottes, doux Guidon, il n’est guère surprenant, pour les avoir refusées, qu’elles vous aient ainsi écorchés. – Badigeonneuses contemporaines, vous n’avez rien inventé.

XI

Sander Pierron. « Mon cher Sander, mon bien-aimé, vous me manquez terriblement. Que mes journées sont lentes loin de vous. Mais que la certitude de vous revoir bientôt abrège leur ennui. Je voudrais toujours vous avoir près de moi à m’écouter, me répondre, placer votre nuque sur ma poitrine. Avez-vous lu le recueil de Lorrain que je vous ai prêté ? Aurez-vous jeudi, pour votre part, quelque chose à me montrer ? Je viens de terminer un article sur cette manifestation où vous, André et moi, samedi dernier, etc. Je vous embrasse plus tendrement encore que je n’ose vous le dire. G.E. ».

 

XII

Voyous de velours. Maigres gouins. Maraudeurs. Rôdeurs périphériques. Réfractaires. Ouvriers au chômage. Soldats dégradés.  Matelots en vadrouille que la fièvre consumera avant le retour. Apprentis sans atelier. Fétiches des chauffoirs. – Par quels mystères m’avez-vous tant ému et me sens-je parfois si semblable à vous ?

 

Patrick Abraham


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