Dictionnaire critique des contes, Jean-Loïc Le Quellec (par Didier Smal)
Dictionnaire critique des contes, Jean-Loïc Le Quellec (Dir.), CNRS Éditions, 1092 pages, 45 €
On connaît de Jean-Loïc Le Quellec deux précieux ouvrages relatifs à la mythologie, l’indispensable Dictionnaire critique de la mythologie et le précieux Avant nous le déluge ! – en guise de compléments, on peut s’offrir les ouvrages de son élève Julien D’Huy, et on est paré pour une vision sérieuse, scientifique dirais-je, de ce qu’est un mythe et des principaux motifs mythologiques à travers la planète au fil des millénaires. C’est la même vision d’ordre scientifique qui est proposée dans le présent Dictionnaire critique des contes, publié lui aussi sous la direction de Le Quellec. Tant mieux, car en une époque où tout se confond et où, surtout, le conte est à la mode au travers d’activités sporadiques voire de festivals mais parfois pour des résultats plus sympathiques (hem…) que réellement intéressants, il peut être de bon ton de se mettre d’accord sur les termes employés afin de mieux se comprendre – on célébrera ainsi, parmi d’autres, l’article « Conte populaire / Conte littéraire », qui permet de clarifier une différence élémentaire en apparence.
Au travers d’articles aux sujets variés, que l’on peut sérier – on y reviendra - , ce Dictionnaire critique permet donc d’appréhender le conte dans toute sa variété, tant notionnelle que spatiale ou temporelle (l’article « Légendes contemporaines » évoque ainsi des histoires de fantômes ayant commencé à circuler dans le nord-est du Japon suite à la double catastrophe, d’origine naturelle et d’origine humaine, de Fukushima). Ça en fait un outil précieux pour qui désire remettre en ordre ses connaissances, par exemple dans un cadre pédagogique (lire l’article « Petit Chaperon Rouge » peut éviter l’une ou l’autre bêtise circulant pourtant dans nombre de manuels scolaires comme vérité établie), mais aussi circuler dans le vaste univers des contes, trouver de nouvelles voies à explorer (l’article « Psychanalyse » éclaire la démarche, connue, de Bettelheim – « L’idée est ici que le travail mythopoétique à l’origine des contes serait semblable au travail du rêve. » - tout en la contextualisant parmi d’autres praticiens et en offrant un regard critique sur cette lecture des contes) mais aussi voguer autrement à travers nos bibliothèques (très beaux et éclairants articles sur le « Conte Symboliste », le « Décaméron » ou encore « Pouchkine »).
Finalement, cet ouvrage, qui est plus à parcourir comme on part à l’aventure (l’ouvrir au hasard, puis suivre ses envies, les renvois d’un article à l’autre, puis se rendre compte que deux heures agréables viennent de s’écouler et que plus nombreuses encore que d’habitude sont les envies de lecture et de relecture), permet de rendre au conte sa place, essentielle et centrale, dans le champ narratif, comme source mais aussi comme ressourcement, comme début et comme fin, comme texte lu à l’adolescence (l’article relatif à Claude Seignolle – dont l’amie Marie-Charlotte Delmas est au nombre des collaborateurs du présent Dictionnaire critique, en toute logique), comme texte transmis à ses enfants (oui, toujours à dix et treize ans, lecture vespérale quotidienne – ce qui permet de faire remarquer l’absence ici de Pinocchio, qui est pourtant considéré par d’aucuns, certainement à tort, comme un conte, et dont mes fils ont reçu lecture) ou encore comme texte découvert au fil des ans (Andersen, Schwob, Beowulf, que sais-je ?), mais aussi comme films (un article sur Hayao Miyazaki, tout à fait à sa place ici, et un autre sur le sublime film de Grimault, Le Roi et l’oiseau). Au fond, au fil de l’exploration sporadique de ce Dictionnaire critique, c’est quasi à la rencontre de soi-même que l’on va, de ce qui nous a fondés et nous fondent encore, puisqu’il semble établi qu’on n’en a jamais fini avec les contes.
Et le style ? Et le degré de scientificité ? Abordables, tous deux. Bien sûr, ne nous leurrons pas : le strict néophyte, celui ou celle qui n’a des contes qu’une fréquentation que l’on qualifiera de disneyienne et d’édulcorée, quelques réécritures entendues enfant, risque de ne pas saisir grand-chose au propos des différents articles ; ce Dictionnaire critique des contes est plutôt destiné à approfondir des connaissances qu’à partir à la découverte des contes en ne disposant d’aucunes connaissances ou notions élémentaires. Mais, ceci étant admis, quelle belle aventure éditoriale, quelle incitation à aller encore plus loin dans la fréquentation des contes ! Un reproche ? Oui, léger, et vraiment pour en formuler un : un point de vue plutôt européano-centré, avec peu d’incursions sur les autres continents – mais c’est vraiment pour trouver un bémol.
Enfin, il faut évoquer la maniabilité et le confort de lecture de cet ouvrage, parce que ça a son importance pour en définir la qualité effective et donc la lisibilité : le format est tel que l’on peut lire sans inconfort, avec une mise en page et une typographie confortables aux yeux incitant à continuer la lecture. De surcroît, on trouve en fin de volume, outre une riche bibliographie, un relevé des « contes-types » (références de type ATU) avec les numéros de pages où ils sont évoqués, et idem pour les Contes de Grimm, les KHM et les Contes d’Afanassiev, suivi d’un relevé des « Motifs de contes » (à destination lui des spécialistes), lui-même suivi d’exemplaires et indispensables « Notices classées par domaines » et « Table alphabétique des notices ».
Tout cela fait de ce Dictionnaire critique des contes un ouvrage indispensable pour toute personne intéressée par le sujet, avec une franche envie d’explorer plus avant ou de renouveler son point de vue et ses connaissances, d’Adam et Ève aux frères Zingerle.
Didier Smal
Jean-Loïc Le Quellec (1951) est un anthropologue et préhistorien français, spécialiste entre autres en mythologie moderne.
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