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Démêler la nuit Quatre traductions de l’affaire Armin Meiwes, Grégory Pluym

Ecrit par Marie du Crest 05.12.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Théâtre

Démêler la nuit Quatre traductions de l’affaire Armin Meiwes, éd. Quartett, octobre 2016, 110 pages, 12 €

Ecrivain(s): Grégory Pluym

Démêler la nuit Quatre traductions de l’affaire Armin Meiwes, Grégory Pluym

« Dionysiac »

Juste un petit volume que l’on peut cacher dans la poche de son manteau. Une photo mystérieuse, inquiétante peut-être, sur la première de couverture : un homme, les bras croisés sur son torse nu, de profil et le visage entier casqué du métal de couteaux et de fourchettes. Un titre, un sous-titre à la police rouge et un avant-propos signé d’un jeune auteur canadien, Marc-Antoine Cyr.

Le premier texte édité de Grégory Pluym. Une lecture découverte, le franchissement d’un seuil comme les premiers mots le disent, comme celui que passe Bernd, puis se plonger dans le livre et se plonger dans ce que le théâtre a toujours, depuis les Grecs, proféré : la violence tragique, viscérale dont sont capables les hommes ; violence qui démembre, qui met à mort la chair humaine. Dionysos devenu homme dans les Bacchantes d’Euripide (vers 114-1143) pousse Agavé à tuer son propre fils, Penthée, lui arrachant l’épaule, aidée par la foule des Bacchantes, le déchirant tout entier. C’est ainsi que triomphent le dieu et le Théâtre. De cela, Gregory Pluym se souvient en écrivant sur un extraordinaire fait divers allemand, « l’affaire Armin Meiwes » évoquée dans le sous-titre…

En 2001, Armin (Meiwes) passe une annonce proposant à un homme bien bâti de venir chez lui à la fois pour le sexe et pour accomplir un acte de cannibalisme consenti. Bernd (Jürgen) lui répondra favorablement. Armin et Bernd feront l’amour, puis Bernd alcoolisé et drogué sera émasculé et finalement dépecé par son amant d’une nuit, et enfin ingéré par ce dernier.

Le théâtre ne peut que traduire ce que le réel conçoit. Grégory Pluym met en avant l’idée de traduction dans sa pièce. Traduire c’est faire passer le réel du côté de l’écriture poétique, parler une autre langue qui dépasse le psychologique, le policier, le juridique ou le sociologique d’un fait divers hors norme. Entrer alors dans le monde des images, des points de vue multiples comme un photographe joue sur les focales de son appareil. L’architecture de la pièce repose sur quatre « traductions », quatre parties avec titre, d’inégale longueur, selon le principe de la voix unique (celle de Bernd) ensuite sur celui d’une succession de dialogues rapides dans l’univers de l’usine Siemens de Berlin où le personnage travaille, puis celui de l’apparition d’une voix, à l’extérieur de l’entreprise et enfin celui de la rencontre entre Armin et Bernd sur les lieux de la scène cannibale. Violence ultime, retardée.

Le poète « démêle la nuit » comme il faut démêler les fils embrouillés d’un tissage afin d’atteindre l’essence des choses. Toute la pièce bascule dans cette quête de la mise à nu mais en acceptant cette part indépassable de ténèbres. La première didascalie mentionne « une lumière » et la dernière du texte, « l’obscurité », tandis qu’au fil des pages reviendra à plusieurs reprises « plus tard dans la nuit ».

Grégory Pluym compose comme une pièce musicale lançant ses thèmes et variations qui dans le final atteindront leur paroxysme. Aboutissement sacrificiel. Ainsi des motifs traversent les quatre traductions : celui de la petite plaque dorée passant du vestiaire de restaurant en 1 à celle du médecin ou patron ou encore du cimetière en 2. Motif poétique du logo-oiseau sur les vêtements des membres du personnel du restaurant en 1 et du logo industriel de Siemens en 2 et 3. Motif prémonitoire de l’art de manier les couteaux avec l’évocation de la découpe des viandes, volailles (p.24) considéré d’ailleurs comme un « petit spectacle » suivi par celui de la lame brillante ou celui de la feuille du couteau. La bouche, les lèvres sont autant d’amorces de la scène capitale. La viande (p.47-9), celle que le boucher ou le cuisinier travaillent, dit ce qui va advenir lors du banquet à la fois nuptial et funèbre. La dernière partie de la pièce « Armin et Bernd, morceaux et restes d’hiver » constitue le temps de la parole dramatique qui se creuse dans la matière descriptive des didascalies de plus en plus étoffées, comme si l’échange entre les deux amants cannibales ne pouvait parvenir à exprimer la Violence à l’œuvre. Le cinéma, la vidéo plutôt prennent d’ailleurs le relais : on sait que dans la réalité Armin a bel et bien filmé ce qui s’est déroulé lors de cette soirée et que ces images ont été versées aux documents du procès. Mais ici le Théâtre se soumet à cette caméra qui le met en abyme en quelque sorte (p.87) :

BERND (filmant Armin)

On va la refaire. Regarde tout de suite vers moi. Vers la caméra. Quand le voyant est rouge et quand il commence à clignoter on y va. Ne cherche pas trop longtemps. Dirige ton regard tout de suite vers moi…

En somme, le texte de G. Pluym écarte tout sensationnalisme de l’affaire Armin Meiwes mais choisit poétiquement de toucher au cœur de la théâtralité héritée des Grecs en s’interrogeant sur ce que l’écriture dramatique peut dire et comment elle peut le dire, comment elle donne forme esthétique à ces confins de l’humanité : une mère qui tue sauvagement son propre enfant et deux amants qui se donnent l’un à l’autre jusque dans leur chair. Festin et libations en l’honneur du dieu Dionysos.

Dans le cadre des Journées de Lyon des Auteurs de théâtre, la pièce de G. Pluym a été l’objet d’une mise en espace à L’ENSATT par Nicolas Zlatoff et sera également le 4 décembre mis en voix par Catherine Vidal Au Théâtre Ouvert.

 

Marie Du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Grégory Pluym

 

Formé tout d’abord au conservatoire de Tours entre 2005 et 2009, Gregory Pluym intègre en 2013 le département d’écriture dramatique de l’ENSATT. Depuis 2014, il dirige les ateliers d’écriture pour la compagnie Traversant 3 à Lyon. Démêler la nuit est sa première pièce publiée. Il est lauréat des Journées de Lyon des Auteurs de théâtre avec ce même texte.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.