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De la vie - À propos de La Somnambule dans une Traînée de Soufre, Catherine Gil Alcala

Ecrit par Didier Ayres le 16.08.17 dans La Une CED, Les Chroniques, Poésie

De la vie - À propos de La Somnambule dans une Traînée de Soufre, Catherine Gil Alcala

La Somnambule dans une Traînée de Soufre, Catherine Gil Alcala, éd. La maison brûlée, juin 2017, 13 €

 

On commence à connaître la voix de Catherine Gil Alcala, surtout en relation avec son travail de dramaturge, mais un peu moins en regard de sa poésie. D’ailleurs, les deux exercices lui procurent une originalité qui ne dément pas de livre en livre. Ce recueil, La Somnambule dans une Traînée de Soufre, qui pourrait peut-être être sous-titré par : une élégie des animaux ou une érotique du vocabulaire, est surtout un texte hybride et complexe, à la fois matière vivante et organisation de signes.

Il faudrait pour une étude scientifique (dont ces lignes d’aujourd’hui ne sont pas l’objet) se pencher sur les occurrences des noms d’animaux, et souligner en cela le caractère matériel des métaphores de la poétesse. Car c’est bien ici le secret de cette poésie où sa valeur vitale dépasse l’écriture et lui fait un climax. Cependant, en réfléchissant avant d’écrire cette note, il est apparu impérieux de rapprocher ce recueil des belles pages de Jean à Patmos, et souligner l’écho de ce texte dans le background de C. Gil Alcala, avec les figures de l’Apocalypse. Figures sexuelles aussi, dynamisantes et vives.

On voit ici ou là Baal, le Léthé, Médée, la pythie, personnages ou éléments mythologiques qui mettent la poésie du recueil sous un statut épique, un grand récit à la fois personnel et universel. Oui, récit mythique au sein de bacchanales, de soûleries de sons et de langue (et si on peut comprendre avec « langue » toute la polysémie du mot). Et si l’on veut suivre ce raisonnement, on pourrait arc-bouter la vie avec des formes d’hybridité. Avec d’ailleurs des figures proprement hybrides : faune, centaure, Minotaure…, ou encore cosmologiques (cosmogoniques et eschatologiques aussi) tels les Gémeaux, ou Castor et Pollux. Donc à la jonction de plusieurs mondes, humain, divin, naturel, corporel, spirituel…

Il faut encore mettre en valeur le caractère sexuel du recueil. On y est invité tout autant que dans Les Onze Mille Verges d’Apollinaire, à lire sans tabou. Ou encore, du même Apollinaire, tenter un rapprochement avec le lapin du Bestiaire (si joliment illustré par Dufy). Tout cela pour célébrer la vie. Donc, de l’Apocalypse johannique aux figures d’Apollinaire, la voie est tracée pour se camper dans une poésie verte (encore un terme qui se prête à la polysémie) et capiteuse, où coulent les semences et les sécrétions, qui versent une sorte le lait brûlant du désir au milieu des pages.

 

Dans le virage d’un rêve apparaît le visage bleu d’un homme, il s’étend et fait le mort près d’une oie vermillonnée de sang.

On voit dans un halo surnaturel les chaussettes dépareillées du commandeur qui descend du Mont Olympe par l’inspiration des qu’en-dira-t-on.

Les peuples élus, animés d’une honte féroce, arrivent portant sur l’omoplate le mécanisme carillonnant du tonnerre.

La queue de joyaux des conquérants s’immisce dans l’entrebâillement de la porte.

 

Ainsi, entre animalité et spiritualité, on pourrait évoquer la culture totémique des Indiens, qui plonge ses racines dans le monde animal, comme le souligne Walter Benjamin. Nous sommes à la croisée de trois régimes : celui du divin – avec les spiritualités orientale et occidentale –, le régime animal – et son caractère métaphorique – et le régime de l’érotique – qui draine profondément l’ouvrage.

Que l’on s’adresse aux daïmons, entité entre animal et spiritualité, ou que l’on fixe des feux grégeois dans le regard de l’amant (et l’on se trouve ainsi entre feu et eau) on peut dire que cette poésie est vitale, pleine peut-être d’un vitalisme à la Bergson. Poème vital, poème matière.

 

Nomme Homère, le veilleur inouï qui va de porte en porte, chantant le danger d’aimer un amant dans l’au-delà.

 

Ou

 

Une larme hérisse la peau du serpent qui mue

un pet de faisan perce un nuage,

un œuf de cantharide sort de l’anus d’un porc.

Innommables écritures d’une main mélancolique !

 

Poème de vie donc, poème priapique et enivré, poésie avançant dans la pâte littéraire des émulsions, de l’humidité des chairs, de la valeur de l’écume, et tout cela sous le regard des dieux (Shiva, Éros…). Oui, une étude scientifique serait fondée à inventorier tout ce qui est organique, ce qui fait les humeurs du corps, ce qui fait en définitive le principe de la vie.

 

Didier Ayres


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.