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« Dans la nuit »

Ecrit par Marie du Crest le 02.04.15 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

« Dans la nuit »

 

« Dans la nuit »

Création radiophonique de Sauver la peau de David Léon, France-Culture, mardi 17 mars 2015, 23 heures

 

J’ai lu, j’ai vu au Théâtre Ouvert, Sauver la peau de David Léon ; ce soir, seule, au cœur de la nuit, dans la grande pièce de la maison, j’écoute son texte sur France-Culture, juste après l’entretien de Laure Adler et d’Olivier Rolin. Ce texte, je le reconnais, j’en connais des phrases et pourtant il me semble, à cet instant, dans sa totale désincarnation, mystérieux et renaissant. Il est peut-être aboutissement de lui-même : la radio est affaire de voix et ce sont des voix croisées qui font la matière de « Sauver ». Christophe Hocké, le réalisateur, laisse justement toutes ces voix (celle du frère de Mathieu, démissionnaire de son poste d’éducateur, celle des membres de la famille, des représentants de l’institution éducative et psychiatrique, des auteurs cités…) surgir du silence sans jamais les métamorphoser en personnages.

Ces voix n’imitent pas, ne « représentent pas » un homme, une femme. Les voix n’ont pas d’âge, non plus. Seuls compte leur grain plus ou moins grave, leur façon de se poser, parfois elles prennent un accent étranger mais que le texte ne justifie pas… Elles nous parlent et rien d’autre, se refusant aux effets de réel et aux effets théâtraux. Manuel Vallade fit rire l’assistance dans la mise en scène d’Hélène Soulié. Sur les ondes, le texte se dérobe à toute emprise interprétative de l’œuvre. Pure sensation auditive. Je peux parfois fermer les yeux, regarder devant moi ; le texte tout entier m’embrasse. Il est son et rien d’autre. Son de musique et son des mots. Je ne connais que le nom de ses voix que le générique énumère, à la fin du programme.

Le théâtre semble intrinsèquement art visuel, spectacle de lumières, spectacle de décors, de corps qui se meuvent et se parlent ; chair littéraire en quelque sorte mais dans la profonde nuit, de la grande maison, il joue avec ma seule oreille. D’ailleurs Sauver la peau est une écriture de la voix solitaire irréconciliable avec celle des autres : elle se superpose ; elle co/existe comme celle d’une annonce de départ de train dans une gare et celle de la voix première mais jamais n’échange. Pourtant il existe une dramaturgie des ondes, celle des pièces radiophoniques qui marquèrent fortement les années 50 et 60. Tardieu, Beckett ou Pinter par exemple, écrivirent pour ce théâtre de l’intime, à un seul auditeur. Peut-être le théâtre est-il alors aussi ce détachement poétique, qui le nomme texte parlé ? Pas d’images sans langage à la manière de Castelluci. Mais au contraire, expérience de la présence et de l’absence au monde par la parole : les pauses dans le texte écrit et les silences dans le dit. Cinquante-neuf minutes de la révélation ; quelque chose s’économise dans la création radiophonique. La mise en scène prolonge. Lorsque les voix s’arrêtent, et que je me retrouve comme abandonnée au silence, une musique, échappant à de grandes catégories savantes, se répand, hypnotique. Quand va-t-elle cesser ? La speakerine (le speaker au féminin) rompt le charme et m’annonce qu’il est possible de « podcaster », de recommencer.

C’est beau, d’une beauté indéfinie et infinie, que je ne peux en aucune manière applaudir, seule assise dans la nuit de ma grande maison. Le théâtre ne m’a pas livré ses rituels et peu importe. A la radio, la voix me parcourt. J’entends tout : la lettre de démission, les querelles familiales, la folie de Mathieu et toutes les autres confidences.

Il est minuit bientôt. Je quitte mon fauteuil et de ma télécommande, je fais taire la radio. J’éteins la lumière.

 

Marie Du Crest

 

Il est possible de se reporter aux chroniques antérieures : sur la mise en scène d’Hélène Soulié (20 février 2015) et sur l’édition du texte chez Espaces 34 (2014).

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A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.