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D’un pas déviant (Fragments de l’attente), Pierre-Yves Soucy (par Jean-Charles Vegliante)

12.10.20 dans En Vitrine, La Une Livres, Critiques, Cette semaine, Les Livres, Poésie

D’un pas déviant (Fragments de l’attente), Pierre-Yves Soucy, éditions La Lettre volée, mai 2020, 143 pages, 19 €

D’un pas déviant (Fragments de l’attente), Pierre-Yves Soucy (par Jean-Charles Vegliante)

Pierre-Yves Soucy, dont on sait maintenant le précieux appui éditorial qu’il apporte régulièrement aux poètes de Belgique, du Québec et d’ailleurs, propose aujourd’hui un recueil considérable à divers égards, qui frappe d’abord par la rigueur de sa forme typographique d’une parfaite clarté, dont on suppose et devine qu’elle obéit à un « pas » peut-être « déviant », mais sans doute néo-réglé assez fermement. Cette première impression, jamais démentie au long des cinq sections de l’ouvrage, semble correspondre à la tentative de spatialiser l’attente (donc le temps, bien sûr) depuis l’évocation d’une « cassure », et la quête de ce qui demeure « avant les mots », jusqu’à l’inachèvement attendu, lequel est bien souvent le sommet et la déception du poème. Sur la page, puisque c’est toujours de cela qu’il s’agit, on assiste à une dispersion bien tempérée – d’où les « fragments » – selon des envols ou plutôt des essaims de mots, assourdis ou çà et là éclairés de reflets, comme danses de corpuscules au soleil. Alors affleure et disparaît aussitôt une dimension narrative, certes inévitable dès l’instant où le langage doit suivre une succession (Barthes), mais ici plutôt inattendue, voire contenue et réprimée par le recours au fragment et à la pause.

On est sous la surface apparente, à la "doublure que font les mots/elle cherche l’avenir/autour d’une cassure" (p.11) – où l’on remarquera, surtout venant après un « torrent des choses », que l’écriture peut à la fois protéger, amortir, et redoubler (ou refléter de façon plus ou moins « déviante ») ce que nous appelons faute de mieux la réalité. Moins un vécu, sauf par les jeux de la mémoire, qu’un attendu, dans lequel « quand rien ne vient, il vient toujours du temps » (H. Michaux, Passages).

Il y a donc parfois le vide de l’attente, ausculté et poursuivi – surtout dans la première section, à la construction syntaxiquement exhibée en une théorie de « lorsque » – voire subi, déceptif, si « l’échec / ne dispose d’aucun itinéraire » (p.43), et parfois de soudaines vues plus dégagées, des embellies ou ouvertures sur un événement, un souvenir, un paysage. C’est du reste ce que suggère la prose d’ouverture, une sorte d’exorde assignant son statut à cette « attente » du titre, mais annonçant aussi, au passage, « des événements […] rendus irréductibles », des inscriptions textuelles sur ce qu’on appellera, avec Michel Collot, son horizon. Ce sont juste des lueurs furtives, dans l’effort d’habiter l’absence.

"Sonder au plus près/devant ce qui dure" (p.47) comme si le fond solide, la basse continue, toujours, ressassait quand même "ce qui n’advient toujours présent/est ce qui porte" (p.51, et 4e de couverture).

Pour cette « attente jamais atteinte », quand le moindre écho interne – bien plus que la rime – éveille des harmoniques étouffés, pudiques peut-être, il n’y a plus de linéarité bien établie dans la durée, ni d’ailleurs de distinction dans les trois dimensions de l’espace. Sans une réelle dispersion cependant, sans la mise en danger de l’impensé radical, pulvérulent, gâté et « sans lieu » comme chez Giovanni Pascoli – à l’aube de la poésie contemporaine italienne (mais « l’impression / de toujours commencer » peut aussi être une menace, où, autant que chez Pascoli, "sans fin/le corps devine la cadence/de son propre effacement/il s’enroule sur lui-même/tremble de sa dérive/tremble de sa conquête/et de sa perte" (p.99) avec, de plus, le soupçon fondamental que notre époque ne cesse d’alimenter et retourner, vis-à-vis de la littérature en général). Oui la parole poétique est sujette à caution, comme les autres, car "face à ce qui fuit/l’ordre des signes/ne tient plus" (p.108).

La résistance de l’objet de mots, pas si fragile que cela, tient alors sans doute à sa charge d’imprévisible nouveauté – y compris dans les choix formels, éventuellement normés à neuf pour cette seule unique occasion ; et à sa capacité, en dépit des stases ici inévitables, de surmonter l’impression de vide par la minutie du regard, la méditation ou parfois le suspens tenu dans l’énigme, le fragment, l’inachevé. Même si, nous dit le Je poétique, assumant malgré tout de devoir poursuivre son trajet textuel, "proche de la cassure/tout tient/de perdre sa limite" (p.127), par l’espèce de paradoxe auquel on touche enfin, comme on touche au rivage, et qui est encore toujours "l’attente/l’inassouvi" (p.140, explicit).

Tout écrivain sait cela, commencer c’est un peu entrer dans la mort. L’inassouvi, me semble-t-il, est alors ce qui distingue – avec d’autres composantes – l’effet poétique, où la « fonction poétique est dominante », de la poésie. Celle-ci, on l’a senti j’espère dans ces quelques citations, est aussi tension, geste ou signal en direction du lecteur, sans quête de profit, d’accumulation ou d’assouvissement, mais avec l’ouverture sur un monde commun, en partage. Des étendues habitables se découvrent là, parcourables : "sur les bords/rendus à la crinière/de la pluie/à la vague/au gel gisant/sur les ruines des puits" (p.95) ; et des histoires aussi, qui nous tirent doucement par la manche, sans grand bruit ni prétention à vouloir tout expliquer. Sans doute est-ce pourquoi cette poésie hésitante, « fragmentaire », nous touche particulièrement aujourd’hui :

"les pierres de la clairière/– il y en avait tant –/une nuit recouverte par l’orage/d’un ciel vide de ses ruines" (p.134).

 

Jean-Charles Vegliante


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