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Chroniques du çà et là, Revue dirigée par Philippe Barrot

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 02.07.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Revues

Chroniques du çà et là, Revue dirigée par Philippe Barrot, Littératures européennes 1, N°8 avril 2016, 290 pages, 14 €

Chroniques du çà et là, Revue dirigée par Philippe Barrot

 

 

Chroniques du çà et là est une revue semestrielle dont la vocation est de mettre en vedette les littératures méconnues ou oubliées. Chaque numéro contient des articles, des entretiens, des nouvelles, textes ou poèmes, des photographies noir et blanc et de très riches bibliographies sur les auteurs recensés.

Dans ce numéro 8, Philippe Barrot, directeur de publication « propose un parcours à travers les littératures européennes moins visibles éditorialement ». Bulgarie, Frioul, Grèce, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pays de Galles, Slovénie et Tchéquie sont donc présents dans ce très riche numéro. Chaque article fait un rappel de la situation historique et politique des pays respectifs ainsi que la position souvent délicate des écrivains notamment durant l’annexion soviétique.

Marie Vrinat-Nikolov interroge d’emblée la place du Verbe bulgare en France. Entrée dans l’Europe en 2007, la Bulgarie est injustement méconnue pour ses Lettres alors que c’est en Bulgarie que s’est épanouie la première littérature slave aux 9e et 10e siècle. Le tournant du 20e (avec le modernisme et ses avant-gardes), l’entre-deux-guerres et ce début 21e avec le post-modernisme, sont des époques où la Bulgarie cherche ses voies et ses voix, en dialogue permanent avec la littérature russe et occidentale. Cinq siècles de domination ottomane, quarante-cinq ans de communisme n’ont pas étouffé l’inventivité et la créativité des Lettres Bulgares.

En Bulgarie en particulier comme le souligne Marie Vrinat-Nikolov, écrire après le communisme et « l’ère du soupçon » de la seconde moitié du 20e siècle pose toujours la question des silences de l’Histoire, c’est bien à une écriture mémorielle que se confrontent alors une majorité d’auteurs avec de nombreux témoignages personnels, une « vérité » du vécu autour de l’après-communisme.

La fin du 20e siècle voit aussi l’explosion de l’écriture « féminine », revendiquant la liberté d’écrire sans tabous, de réinventer une langue capable d’écrire le corps, la jouissance. L’écriture-corps, l’écriture du corps revendiquée ! (cf. Le plaisir refusé de Emilia Dvorianova).

« Si je devais répondre par une seule phrase à la question : que s’est-il passé dans la littérature /poésie bulgare après 1989 ? je répondrais sans hésitation particulière : le post-modernisme » (Plamen Doynov cité par l’auteur de l’article).

Le post-modernisme bulgare se dessine à la fin des années 80-90, ses racines sont du côté de la poésie des années 50-60, une poésie muselée : « on assiste alors à une sorte de déconstruction d’un type de langage poétique dans une double visée : – détruire l’idéologie communiste et le canon du réalisme socialiste et – reconstruire une bulgarité et une langue incarnée par la littérature d’avant le communisme ».

Le post-modernisme jette un pont entre le modernisme et les avant-gardes du 20e siècle ignorant le communisme. Ecrire la crise, qu’elle soit d’identité, de société, de langage ou personnelle, le roman bulgare post-moderniste s’y inscrit avec Gospodinov, jeune auteur engagé, chef de file, avec le « roman naturel » qui inscrit ce changement de paradigme au sein du champ littéraire bulgare. A la suite de cet article passionnant, suivent deux textes, l’un de Gospodimov et l’autre très drôle de Alek Popov, traduits du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov.

C’est Pier Paolo Pasolini qui tient les quelques pages sur le Frioul avec l’article de Céline Pitary intituléLontàn frut peciadòur, Pier Paolo Pasolini, Pour un parler-écrire mineur, où l’on retrouve l’intérêt de l’auteur italien pour le parler frioulan et en particulier l’onirisme que cette langue déploie et suscite comme poésie et régression « l’hésitation prolongée entre le sens et le son ». Mais plus encore, ce que cherche Pasolini par l’emploi revendiqué de cette langue c’est rendre par la magie de l’écriture ou même du dessin à cette langue orale « la dignité d’une langue écrite » afin de traduire « certains sentiments à la limite de l’inexprimable », « penser la dimension subversive de la poésie dialectale frioulane pasolinienne, la provocation têtue, singulière, intransigeante, amoureuse ou (et ?) douloureuse ». Céline Pitary évoque l’étonnement de Contini (spécialiste en philologie) à la découverte de cette « non-langue » par la lecture de quatorze poèmes de Pasolini, publiés à compte d’auteur, voyant chez Pasolini « une volonté farouchement anti-académique, l’attitude d’un refus, soit un acte révolutionnaire », alors même qu’en 1931, sous la pression fasciste, interdiction était faite aux journalistes d’écrire en dialecte.

Pasolini doublant alors l’inadmissibilité de la poésie par l’utilisation d’une « non-langue », c’est bien un choix éminemment poétique et politique. Ecrivant le cri, « ne plus s’écrier, mais s’écrire », Pasolini donne la parole à une Italie prolétarienne, a « i ragazzi », aux « crève-la-faim »…

C’est ensuite la Grèce dont il nous sera donné un aperçu de la littérature contemporaine, à travers un entretien accordé à la revue par Catherine Fragou où l’on apprend par exemple que Nikos Katzanzakis, écrivain le plus connu internationalement, a été privé du Prix Nobel pour raisons politiques (parce que athée et communiste). L’entretien est suivi également par la présentation de deux nouvelles, une de Yannis Palavos et une de Dimosthénis Papamarkos.

La Hongrie de Imre Kertész suit avec une présentation de la complexité de ce pays tant au plan politique que linguistique, aux multiples frontières et à l’origine ethnique mystérieuse, d’où une singulière production artistique. Maurice Mounier, auteur de ce passionnant article nous présente deux romanciers majeurs de notre modernité : Peter Nadas (La mort seul à seul, Editions L’Esprit des péninsules, 2004) et Laszlò Krasznahorkai dont la somme des 1135 pages écrites sur dix-huit ans forme un roman intitulé Histoires parallèles (paru chez Plon).

Dans son très intéressant article, Catherine Fay nous fait découvrir le nom puis les textes d’un auteur hongrois : Gyula Krudy. Krudy dont Sàndor Màrai considérait qu’il était son maître absolu et pourtant est demeuré totalement méconnu en France (avec pourtant 90 romans et plus d’un millier de nouvelles !). Lui-même véritable personnage de roman, « chez lui le rêve et la réalité se confondent », on l’a surnommé le Maupassant magyar ou le Proust hongrois. Il est édité chez Actes Sud, Albin Michel, L’Harmattan, Ombres, Circé, Les Syrtes entre autres. On lira à la suite les nouvelles du Hongrois Janos Lackfi traduites par Thierry Loisel.

La Lettonie nous est présentée par Nikolas Auzanneau, pour un constat à nouveau de l’empreinte des années communistes sur les Lettres lettones. Il s’agit une fois de plus de trouver un moyen pour la littérature de parler une langue authentique. C’est ce que fera Andra Neiburga dans les années de Perestroïka, elle qui pourtant doutera de sa sincérité et dira : « je ne suis absolument pas écrivaine ».

« Sans espoir ni illusion, la littérature est la dernière chance (il faut bien faire quelque chose), l’expérience vécue est l’unique horizon », nous dit l’auteur de l’article. Pour la littérature lettone, l’Histoire est un « territoire d’exploration essentiel du roman ».

L’article passionnant sur la littérature lituanienne de Gabrielė Gailiūtė traduit par Marielle Vitureau, revient sur l’histoire également avec un panorama très large durant la dépendance soviétique (déjà avant 1918 où on interdisait même d’écrire les listes de courses en dialecte) et sa censure jusque dans les années 90 qui a contraint les écrivains à utiliser pour les contourner la « langue d’Esope », une manière d’écrire sous paraboles particulièrement obscures rendant les textes très difficiles. Puis, c’est la poésie qui réussit la première à s’imposer, à la fois obscure et personnelle « elle franchissait plus aisément la censure ». Aujourd’hui comme partout dans les pays démocratiques à économie de marché, le nombre de lecteurs de poésie a diminué au profit du roman. Cependant la place de l’Histoire paradoxalement n’est pas dominante, le thème majeur demeurant la littérature elle-même, du fait de l’exclusion de son expression. Ayant abandonné la « langue d’Esope », l’une des formes privilégiées est la non-fiction ; des textes littéraires par le style d’où la fiction est exclue et qui trouvent un succès considérable auprès des lecteurs.

L’article présentant les auteurs du Pays de Galles est très dense et développe une analyse linguistique étendue de quelques poèmes, dans une perspective historique également jusqu’à l’avènement du roman au XIXe siècle avec ses écrivains majeurs de Katherine Mansfeld à Saunders Lewis, la poésie conservant toujours une très grande place. Parmi les plus jeunes écrivains : Mihangel Morgan, le plus innovateur, voire provocateur et Wiliam Owen Roberts, auteur de romans historiques. Après le déclin du gallois et l’essor de l’anglais, l’auteur de l’article, Marie-Thérése Castay, cite Chandler et Dylan Thomas. Suivent après cet article érudit, une nouvelle de Kate Roberts, des poèmes de Jodie Jones présentés en gallois et en français.

Un entretien avec la traductrice entre autres de Boris Pahor, Andrée Lück-Gaye, sur les débuts de la littérature slovène, à partir de la fin du XVIIIe siècle et les principales tendances dans les années 20 avec l’expressionnisme (caractérisé par une vision émotionnelle et subjective du monde). Andrée Lück-Gaye nous parle en particulier de Alamut, de Vladimir Bartol, roman retraduit par ses soins en 2012 et republié chez Libretto qui a connu un grand succès après les attentats terroristes. L’auteur slovène le plus connu est sans conteste Boris Pahor (qui va fêter ses 103 ans cet été !).

Enfin Prague clôt ce volume passionnant avec un article de Vojtěch Šarše qui revient sur l’exil de beaucoup d’écrivains tels Petr Kràl, poète et membre du groupe surréaliste ou Verà Linhartovà et pour le plus connu Milan Kundera, et la naissance du samizdat, littérature illégale sous le coup de la censure et produite clandestinement…

Chaque section est séparée par de nombreuses photographies de belle qualité et enrichie d’une belle et importante bibliographie. Une revue très intéressante dans son concept pour la découverte d’autres horizons, d’autres écritures, et pour satisfaire les plus curieux d’entre nous.

 

Marie-Josée Desvignes

 


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A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

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