Ceci est mon sang, Olivier Véron (par Gilles Banderier)
Ceci est mon sang, Olivier Véron, Saint-Victor-de-Morestel, Les Provinciales, septembre 2025, 160 pages, 15 €
Au mois d’octobre 2025, l’Église catholique a commémoré le soixantième anniversaire de la déclaration Nostra Aetate. Ce document, qui selon l’usage a reçu son nom des premiers mots du texte original latin, fut un fruit, moins amer que les autres, du second Concile du Vatican, un événement qui s’éloigne inexorablement dans le temps et auquel seuls les fidèles les plus âgés (la fameuse génération des boomers) font encore référence. Le débat est toujours ouvert, quant à savoir si ce concile, dont un des buts avait été de remédier (déjà) à une désaffection croissante des églises, fut ou non la matrice de la catastrophe à venir et quelle fut la responsabilité des Pères conciliaires les plus progressistes, qui aboutirent entre autres choses à un alignement du catholicisme sur la Réforme, dont il ne s’est jamais remis.
Nostra Aetate fut, dit-on, le résultat d’une rencontre entre le pape Jean XXIII et Jules Isaac, l’historien bien connu, auteur du séminal Jésus et Israël (1948). Mais la déclaration conciliaire provenait de plus haut. Lorsqu’il était encore Angelo Roncalli, délégué apostolique à Istanbul, le futur Jean XXIII délivra des milliers de visas à des Juifs, leur permettant d’échapper à la mort (voir Alexandre Adler, Une Affaire de famille. Jean XXIII, les Juifs et les Chrétiens, 2014).
Son prédécesseur immédiat, Pie XII, fut le premier Pape dont nous sommes sûrs qu'il participa, étant jeune, à un repas de shabbat, ayant eu durant son enfance un ami juif et, quoi qu’on en ait dit par la suite (Le Vicaire fut une commande des services soviétiques), il contribua également à sauver plusieurs dizaines de milliers de Juifs (au lendemain de son décès, Golda Meir, qui savait le prix d’une vie juive, publia ce communiqué : « Nous participons à la douleur de l’humanité pour la mort de Sa Sainteté, le Pape Pie XII. Dans une période troublée par des guerres et des discordes, il a maintenu élevés les plus beaux idéaux de paix et de charité. Lorsque le martyre le plus effroyable a frappé notre peuple, durant les dix années de la terreur nazie, la voix du Pontife s’est élevée en faveur des victimes. La vie de cette période a été enrichie par une voix qui proclamait, au-dessus du tumulte du conflit quotidien, les plus grandes vérités morales. Nous pleurons la perte d’un grand serviteur de la paix »). Avant encore, il y eut le pape Pie XI qui en septembre 1938, alors qu'il recevait en audience des pèlerins belges qui lui avaient offert un missel ancien, s'arrêta en feuilletant son cadeau à l'une des formules de la consécration du pain et du vin (« Qu’il vous plaise, Seigneur, de jeter sur ces dons un regard propice et tout de bonté. Comme il vous a plu d’agréer les présents du juste Abel votre serviteur, le sacrifice d’Abraham notre Patriarche et celui que vous offrit votre grand-prêtre Melchisédech, agréez maintenant le sacrifice saint, l’hostie immaculée »), qu’il commenta ainsi : « Chaque fois que je lis ces mots : ʺle sacrifice de notre père Abrahamʺ, je ne puis m’empêcher d’être profondément ému. Remarquez bien : nous appelons Abraham notre Patriarche, notre Ancêtre. L’antisémitisme est incompatible avec cette grande pensée, la noble réalité qu’exprime cette prière. L’antisémitisme est inadmissible ; spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Pie XI publiera l’encyclique Mit brennender Sorge (en grande partie écrite par le futur Pie XII), condamnation sans appel ni ambiguïté de l’antisémitisme et du nazisme écrite, une fois n'est pas coutume, dans une autre langue que le latin, car destinée aux catholiques d'un seul pays. Avant encore, il y eut les grands philosémites chrétiens : Reuchlin, dom Calmet, l’abbé Guenée, Péguy, …
Coïncidence ou non, M. Olivier Véron a fait paraître, pour le soixantième anniversaire de Nostra Aetate, un grand livre : Ceci est mon sang, paroles inouïes (Mathieu 26, 28 = Marc 14, 24) prononcées dans une salle de banquet, à Jérusalem, au cours d’une célébration du Seder, la Pâque juive ; paroles inouïes, car si de nombreux propos de Jésus sont en réalité des citations de la Bible hébraïque (la version de Stern a le mérite de les distinguer typographiquement), ce n’est pas le cas ici (même s’il y a une allusion à Exode/Chemot 24, 8. Comme le notait dom Calmet : « L’ancienne alliance ne fut confirmée que par le sang des boucs et des veaux ; mais la nouvelle est ratifiée par le sang du Fils de Dieu lui-même, qui dans cette importante cérémonie, est en même temps la victime, le prêtre, le médiateur, et le contractant ») ; paroles répétées depuis d’un continent à l’autre, partout où il y a un prêtre – configuré au Christ – qui célèbre la messe.
Le volume porte en épigraphe une citation tirée d’un livre mal compris de Léon Bloy, Le Salut par les Juifs (1892) : « Le Sang qui fut versé sur la Croix pour la Rédemption du genre humain, de même que celui qui est versé invisiblement, chaque jour, dans le Calice du Sacrement de l’Autel, est naturellement et surnaturellement du sang juif ». C’est dire que M. Véron place son propos sur les hauteurs d’une élaboration théologique. On sait qu’il existe une importante association, l’Amitié judéo-chrétienne de France, fondée en 1948 dans les pas de Jules Isaac, laquelle possède des délégations locales dans la plupart des grandes villes. Elle accomplit un travail de rapprochement essentiel mais non suffisant, car si « l’amitié » entre religions jadis rivales et entre lesquelles subsiste un fond de méfiance ou de méconnaissance est importante, il faut aller au-delà, sur les champs de la théologie, de la traduction (comme l’a fait par exemple David H. Stern, en proposant une Bible juive qui comprend aussi ce que les Chrétiens nomment le Nouveau Testament et qui en restitue le caractère originellement et fondamentalement juif), de la linguistique (Jean Carmignac, Claude Tresmontant), de la papyrologie ou de l’histoire (Carsten Peter Thiede).
Dans les pas de Pierre Boutang et du cardinal Ratzinger/Benoît XVI, M. Véron examine la notion complexe d’alliance, présente dès l’origine (Genèse/Berechit 14, 18-20) dans un contexte théologico-politique par le personnage mystérieux de Melchisédech, prêtre-roi de Salem (Jérusalem), qui apporta du pain et du vin – les deux espèces de l’Eucharistie à venir – à Abram, avant de le bénir et de recevoir en retour la dîme ; bénédiction qui précède l’alliance avec Dieu par le sang versé lors de la circoncision. Melchisédech est à la fois un personnage opaque et dont on pressent l’importance. Fidèle à sa méthode, dom Calmet récapitula dans son Commentaire littéral tout ce que les commentateurs antérieurs avaient écrit, avant de conclure : « Melchisédech fait les fonctions de Prêtre ; il bénit Abraham, il représente le sacrifice de l’Église chrétienne, dans les libations de vin, et dans l’offrande du pain, qu’il fait en jetant sur le feu du vin et de la fleur de froment […]. Il reçoit les dîmes d’Abraham, en qualité de prêtre et de roi ; anciennement la royauté et le sacerdoce n’étaient point séparés » (dom Calmet allègue ici l’Énéide, III, 80). Si le judaïsme, durant sa longue histoire, a ignoré les hérésies, ce ne fut pas le cas du christianisme, où leur prolifération cancéreuse fut telle qu’on a pu compiler des dictionnaires spéciaux ; certaines disparues avec leur fondateur, parfois même avant, d’autres virulentes à travers les siècles (l’arianisme et le marcionisme, pour ne citer qu’elles). Or ces hérésies se sont toutes fixées sur les points les plus complexes, les moins directement accessibles à la raison humaine, du dogme catholique, essentiellement l’Incarnation (Jésus né Juif d’une fille de Sion demeurée vierge) et l’Eucharistie (la présence réelle du corps et du sang du Christ lors du sacrifice de la messe), qui ont en commun d’instaurer une alliance indissociable entre humanité et divinité (dans un ouvrage classique, le Précis de théologie dogmatique de Mgr Bartmann, le baptême occupe 26 pages et l’Eucharistie 80). Jésus sépare Juifs et Chrétiens en même temps qu’il les unit et, comme l’ont rappelé le P. Nadler (Les Racines juives de la messe, 2015) et à sa suite M. Véron, la messe est la continuatrice sur un mode non-sanglant des sacrifices et des cérémonies du Temple.
D’une richesse et d’une densité rares, le livre de M. Véron est de ceux qui donnent envie de s’enfermer une semaine dans une bibliothèque en se faisant porter ses repas, pour pouvoir travailler, reprendre les textes bibliques et leurs interprétations, réviser également l’histoire récente (la naissance du sionisme et le passage paradigmatique du Juif errant au Juif enraciné dans une terre, sa terre, la défendant avec acharnement, tout en poursuivant son existence en diaspora). Ce livre est d’autant plus important qu’il arrive à la rencontre de deux phénomènes. Le premier a été souligné, au moment où paraissait Ceci est mon sang, par Grégory Solari (La Croix, 28 octobre 2025) : Nostra Aetate et pratiquement tout le discours ultérieur de l’Église relativement à ses rapports avec le judaïsme portent sur un Israël fantasmé et fantasmatique, une communauté abstraite, et non sur l’État terrestre, charnel, qui avait vu le jour en 1948 et qui (même si Herzl s’en était âprement défendu) accomplissait, actualisait les prophéties les plus anciennes de restauration nationale. M. Véron combat de son côté les thèses d’un dominicain français représentatif de ces tendances ecclésiales, le R.P. Jean-Miguel Garrigues (* 1944), qui avait développé des vues à la fois représentatives et datées lors d’une conférence donnée devant le Cercle des amis de Montalembert (on ne savait pas que Montalembert avait encore des lecteurs, encore moins des amis).
Le second problème explique en partie le premier. Ce n’est pas seulement, comme le remarque M. Solari, parce que le personnel des bureaux romains « provient désormais largement de régions du monde peu familières de l’histoire juive et de la mémoire de la Shoah ». Le mal est plus profond : d’une part, on ne peut pas enseigner le catéchisme n’importe comment (ou ne plus l’enseigner du tout) pendant plusieurs décennies sans que cela ait à un moment des répercussions. En particulier, on a renoncé à enseigner « l’histoire sainte », qui montrait de manière limpide l’enracinement du christianisme dans l’histoire d’Israël. D’autre part, il nous a été donné d’assister à l’effondrement de l’intelligence catholique (en dehors de quelques exceptions rémanentes). Le niveau intellectuel et culturel des prêtres, des évêques, des théologiens, a inévitablement suivi la chute du niveau intellectuel et culturel de la population générale et le passage des papes Jean Paul II et Benoît XVI à leur successeur François, qui ne donnait pas l’impression d’avoir ouvert beaucoup de livres au cours de son existence, le montrait impitoyablement. Même s’il dispose d’un diplôme en mathématiques, l’actuel porteur du munus Petrini ne paraît pas être un profond penseur ou un grand lecteur, sinon il n’épouserait pas les lubies les plus stupides de l’époque et eût refusé (après tout, personne ne peut lui donner d’ordres) de bénir un glaçon, comme il l’a fait récemment (16 octobre 2025). Certes, nul n’attend que le monde chrétien soit uniquement composé de théologiens de haut parage, comme le cardinal Journet (auteur d’un livre admirable, Destinées d’Israël), comme Karl Barth, ou de laïcs de haut vol, comme M. Véron, mais une alliance authentique entre Juifs et chrétiens, face à la marée noire qui monte, est à ce prix.
Gilles Banderier
Olivier Véron est éditeur.
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