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Bordeaux la mémoire des pierres, Jean-Michel Devésa

Ecrit par Theo Ananissoh 09.06.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Bordeaux la mémoire des pierres, Ed. Mollat, février 2015, 229 pages, 20 €

Ecrivain(s): Jean-Michel Devésa

Bordeaux la mémoire des pierres, Jean-Michel Devésa

C’est à la fois simple et complexe. Et réussi comme récit et comme atmosphère. François Lister, soixante-treize ans, prof de philosophie, revient à Bordeaux où il a grandi cinquante et un ans après l’avoir quitté. Lister est le fils unique de républicains espagnols réfugiés comme beaucoup d’autres en France dans les années d’après-guerre. Son père, engagé dans la lutte contre Franco, un « preux », est déjà mort quand sa mère et lui (il a alors six ans) arrivent à Bordeaux. A vingt-deux ans, précisément le 8 novembre 1962, Lister quitte… Quitte quoi exactement ? Bordeaux, oui, physiquement ; mais il y a plus. Pour lui, en effet, la pendule semble s’être arrêtée à cette date du 8 novembre 62. La veille, Julían Grimau, un dirigeant du Parti (communiste) infiltré dans l’Espagne franquiste a été arrêté. Il sera fusillé. Grimau aurait dû être dans Madrid en compagnie de Rosario Santiago, habile à jouer pour le Parti le rôle de compagne ou de maîtresse. Tombée malade au dernier moment, elle n’a pas pu fournir cet appui à Grimau. Rosario Santiago, qui réside à Bordeaux, est le grand amour de Lister, alors étudiant en philosophie. Mais Rosario vit corps et âme pour la cause ; elle est entièrement au service du Parti. Alors que Lister, lui, ne cesse de se poser des questions sur les stratégies et les décisions dudit Parti. Lister, c’est patent, est un observateur, pas un actif. En lui, l’amour ne se laisse pas aisément sacrifier, au point de le rendre très jaloux et soupçonneux quant aux liens exacts qu’entretiennent Grimau et Rosario.

Sont-ils simplement des partenaires pour les besoins de la cause ou plus que ça ? S’embrassent-ils ? Couchent-ils ensemble au cours de leurs missions ? Rosario n’a jamais rien promis ou accordé à Lister, mais cela n’empêche pas celui-ci de souffrir ainsi. Même un demi-siècle après. En effet, si Lister quitte définitivement Bordeaux ce 8 novembre 62, c’est pour éviter d’être le témoin meurtri du chagrin que cause à Rosario l’arrestation de Grimau. Mais on ne fuit pas ainsi un amour. Cinquante et un ans après, vieilli, ayant voyagé et enseigné un peu partout à travers le monde (Algérie, Centrafrique, Allemagne, Europe de l’Est…), le voici qui renoue avec ce qu’il croyait avoir définitivement quitté un demi-siècle plus tôt. La rencontre d’une jeune femme du nom de… Rosario Paradis, travailleuse du sexe dans un peep-show, ne va en rien faciliter ses retrouvailles mélancoliques avec sa ville et le souvenir de son premier amour.

Bordeaux la mémoire des pierres est une méditation, un déroulement de la conscience ; conscience multiple, érudite, sensible, contemplative. C’est en effet un roman sur Bordeaux. Bordeaux hier, Bordeaux aujourd’hui – probablement au printemps et à l’été 2013. Cette ville, véritable personnage, est décrite à chaque page ou presque.

« La partie de la rue Sainte-Catherine rejoignant la Victoire est pour moi sans intérêt. C’est le domaine d’une saleté pégueuse, les poubelles du mobilier urbain débordent de papiers gras, d’emballages en carton d’une restauration à emporter peu ragoûtante, de canettes et de bouteilles de bière. (…) La rue Élie-Gintrac dont on vient d’inverser le sens de la circulation automobile n’a conservé nul écho de la gouaille des marchandes de légumes ni du tintamarre de leurs carrioles. Le ventre de Bordeaux n’est plus aux Capucins, la charcuterie Moga a disparu et il n’y est guère possible de manger une soupe à l’oignon après minuit, comme lorsque les manutentionnaires déchargeaient les victuailles des fourgons qui les avaient transportés… »

Au vrai, l’originalité du roman de Jean-Michel Devésa réside dans un double exercice où cette ville est objet de regards présents et passés et sujet de ruminations érudites. Regards et ruminations au pluriel car ce roman, qui ne contient aucun dialogue explicite, s’élabore à travers plusieurs consciences : Lister lui-même, certes, mais aussi Rosario Paradis (l’amie ou l’amante, on ne sait trop) et… Devésa. Toutes ces voix s’enchaînent d’une phrase à l’autre, sans à-coups, énonçant leur propre vie, celle de Lister, le franquisme, le Bordeaux architectural, le passé, le présent, ouvrant des parenthèses jamais hors de propos sur Goya, Walter Benjamin ou Godard… Bien des fois, le récit se commente lui-même, se justifie, s’analyse. Sans jamais cesser d’être clair et d’une lecture agréable au-delà du fond d’amertume et de désillusion.

« Il est entendu que mon personnage n’est pas l’avatar de Juan, mon livre n’est pas un roman historique, la biographie de Grimau n’est pas mon sujet, je n’écris pas une épopée même si je m’incline devant son courage son sacrifice ».

Est-il sage, quand on est un contemplatif, de s’engager en politique ou en amour ? De vouloir changer le monde quand on ne sait pas sacrifier l’amour et vice-versa ? Ne perd-on pas à coup sûr sur les deux tableaux ?

 

Théo Ananissoh

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Michel Devésa

 

Jean-Michel Devésa est né en 1956 à Alger. Il enseigne la littérature francophone du XXè siècle et de l’extrême contemporain à l’université Bordeaux Montaigne. Il est auteur de nombreux travaux de recherche en littérature. Bordeaux la mémoire des pierres est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Theo Ananissoh

 

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Domaines de prédilection : Afrique, romans anglophones (de la diaspora).
Genre : Romans
Maisons d'édition les plus fréquentes : Groupe Gallimard, Elyzad (Tunisie), éd. Sabine Wespieser

Théo Ananissoh est un écrivain togolais, né en Centrafrique en 1962, où il a vécu jusqu'à l'âge de 12 ans.

Il a suivi des études de lettres modernes et de littérature comparée à l’université de Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Il a enseigné en France et en Allemagne. Il vit en Allemagne depuis 1994 et a publié trois romans chez Gallimard dans la collection Continents noirs.

Il a aussi écrit un récit à l'occasion d'une résidence d'écriture en Tunisie, publié dans un ouvrage collectif : "1 moins un", in Vingt ans pour plus tard, Tunis, Ed. Elyzad, 2009.

 

Lisahoé, roman, 2005 (ISBN 978-2070771646)

Un reptile par habitant, roman, 2007 (ISBN 978-2070782949)

Ténèbres à midi, roman, 2010 (ISBN 978-2070127757)

L'invitation, roman, Éditions Elyzad, Tunis 2013

1 moins un, récit, (dans Vingt ans pour plus tard), 2009