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Black-out - A propos du livre "Le Célibataire" (The Bachelor) de Stella Gibbons

Ecrit par Yasmina Mahdi le 09.04.16 dans La Une CED, Les Chroniques

Black-out - A propos du livre

 

Le Célibataire (The Bachelor) de Stella Gibbons, traduit de l’anglais par Philippe Giraudon, éd. Héloïse d’Ormesson, 2016, 560 pages, 24 €

 

L’intrigue

Le Célibataire pourrait être un « roman réaliste », qui crispe et confine les êtres dans des registres de rôles sociaux répétitifs. Le temps historique, lui, est situé lors de la seconde guerre mondiale, ce qui donne lieu à des scènes pathétiques : « une mère fluette avec trois petites filles robustes et crasseuses qui grimpaient sur elle et entrechoquaient bruyamment leurs masques à gaz (…) laissant le bébé aux pieds nus et sales sauter sur sa robe fanée », ou surprenantes : « Alicia ne participait jamais à ces manifestations de zèle communautaire, et elle aurait laissé mourir d’une attaque une vieille dame… » Son habileté littéraire n’est pas sans rappeler celle d’autres très grandes romancières, Virginia Woolf ou Doris Lessing, car elle dissèque les us et coutumes de ses compatriotes, dont l’existence est régie par un « Principe du Bien ».

C’est une sorte de récit en colimaçon : ce qui s’y construit matériellement est érigé sur des ruines et des menaces de bombes, et psychologiquement, les efforts pour maintenir les convenances s’effritent face au double péril de la guerre alentour et des dissensions familiales. La violence des rapports humains sourd entre « un bouquet de phlox roses et de cosmos blancs » et « un brin d’églantier ».

Nous pourrions parler de « réalisme romanesque » de la tradition anglaise du roman. Quelques mots rares apportent une certaine épaisseur de signes : « le bastin, les éteules, les baies de bryone, la vesce… » Stella Gibbons manifeste un goût vif pour la beauté, l’esthétique, et elle emploie à cet escient des adjectifs précieux pour décrire les intérieurs dont elle garde (sans doute) une certaine nostalgie : « des rideaux de Chintz jaune parsemés d’énormes oiseaux rouge bordeaux ou bleu turquoise », teintée de sarcasme : « réfléchissant à l’aversion que lui inspirait ce salon ».

Organisation du langage

Nous pourrions également penser à une digression proustienne, dans le sens où la voix intérieure du narrateur se rapproche de son retour au passé et rapproche ainsi le lecteur de ce temps vécu. Les ressorts et les mécanismes de langage sont autant de rouages du cœur et de l’esprit. Les séquences descriptives sont marquées par des oppositions qui créent une tension et une dynamique, avec les surdéterminations que ces oppositions engendrent, où les clichés et les stéréotypes sont partout. Ainsi :

classe aisée/classe laborieuse (la classe aisée est synonyme de modèle positif et d’ordre, la classe laborieuse, de pauvreté, de saleté et de désordre)

anglais/étrangers

femmes/hommes (« Miss Fielding (…) n’avait pas d’amis hommes. Elle aperçut son frère (…) assis dans la voiture, hurlant de rires et entouré de femmes »)

pauvreté/richesse

plaisir/aversion

colonisation/empire = dominants/dominés

Stella Gibbons place les préjugés racistes au milieu de conversations autour d’une tasse de thé, la légèreté de ton contraste avec la lourdeur des sous-entendus : « les Baïramiens sont parmi les peuples orientaux les plus pauvres […] Même avant-guerre, la ville fourmillait de voyous irlandais ».

Vraisemblance et poésie

Quelque chose de pictural éclaire cependant la globalité de la fiction à travers des images de fleurs et de couleurs, et l’on pense au peintre John Everett Millais, où un corps mort flotte dans l’air parfumé. Un des embrayages de l’énonciation se trouve dans la prose poétique, utilisée ici comme un panorama, un décor qui fait césure et met trêve aux dialogues. Le paysage joue une figure de félicité, d’harmonie, d’apaisement : « les silhouettes sombres et délicates se détachaient sur l’herbe vert pâle des collines hivernales et sur les longues ondulations marron clair des champs ».

Parfois, des similitudes de lieux, de scènes intimes de ce huis-clos familial étouffant se retrouvent dans l’atmosphère surannée et trouble de quelques films d’Hitchcock comme Rebecca ou Soupçons. L’on songe aussi à l’atmosphère générale de Tout ce que le ciel permet de Sirk, où derrière un bonheur de pacotille, tout s’inscrit en faux : « Devant la gare, les rues étaient presque désertes et semblaient d’une laideur sordide [sous] une lumière livide [telle une mise en scène, avec] les petites boutiques mesquines (…) avec leurs étalages de faux chocolats et de cartouches de cigarettes vides ».

Stella Gibbons déconstruit ce conservatisme petit-bourgeois, ses valeurs-refuge, comme le rôle de « femme fatale », celui, effrayant, de « Notre Mère » – décédée mais vénérée, démultipliée dans des photographies –, le souhait masculin d’épouser une femme « à l’instinct maternel développé », qui forment autant de remparts contre l’étranger (l’intrus) que de socle social invariant. Les femmes et les hommes appréhendent le réel selon des stéréotypes communs d’une période de colonisation et de la prétendue supériorité anglaise – suggérée par une remarque acide, « ce faible tintement de la porcelaine, qui a résonné au milieu de la fureur des combats en Lybie et en Crète et qui est comme l’indicatif musical de la civilisation », femmes et hommes de plus animés d’une espèce d’arrivisme décomplexé. Une littérature qui rôde autour des passions…

Le temps historique/l’Angleterre

La mention d’un temps historique est fournie par l’accumulation de preuves réalistes avec, par exemple, l’importance de la relation épistolaire, les tics de comportements d’une époque, les modes vestimentaires, les goûts alimentaires – le livre a été écrit en 1944. Les souvenirs de la guerre 14-18 sont encore vivaces et ajoutent au traumatisme de la seconde guerre mondiale. Là encore, l’on se retrouve dans des images chromos des années 40/50, avec la fête de Noël au pied du sapin décoré de cadeaux, près d’un feu de cheminée. Le ton de la romancière nous situe en direct le déroulé des us et coutumes d’une famille bourgeoise. Ces tableaux, comme autant de fragments, restent néanmoins d’une grande actualité, et existent sans doute dans une famille d’aujourd’hui, avec ses manquements, ses ruptures et ses joies.

Les caractéristiques de l’Angleterre (choisies par S. Gibbons) se retrouvent tout au long de la fiction comme un canevas, par les détails concrets qui authentifient le réel de ce pays : la cérémonie du thé, la domesticité, les vieilles demoiselles, les titres des journaux, les prénoms, les noms des villes, des campagnes, de famille, le patriotisme, l’administration financière des biens, les mets, « un Noël sans pudding ne serait pas un Noël », la présence de la poésie (Tennyson) et de la chanson, l’importance de « la lumière froide et vive », les pubs ; détails spécifiques à la situation de 1944 : les ruines après le Blitz, les uniformes des réservistes, l’exil des étrangers, la présence des alliés américains, l’économie draconienne, etc. S. Gibbons traite des conflits entre générations, entre proches, pris entre leurs idéaux, leurs rêves intimes et leurs relations sociales, leurs obligations qui mettent à rude épreuve leur psychologie ; à la façon de George Eliot, dont l’histoire « s’occupe à démêler certaines destinées humaines et à voir comment elles se tissent et s’enlacent », comme le souligne Léo Bersani (dansLittérature et réalité, Seuil, 1982).

L’auteur s’en remet une fois de plus à la poésie pour introduire de nouveaux chapitres dans son récit, avec les vers suivants : « Oh, qu’il nous soit donné par quelque Puissance /De nous voir comme les autres nous voient ! » ; un souhait secret. Et de confier au lecteur une remarque implicite : « La bienséance, le bon sens, le charme – tout cela était réduit à néant par la barbarie splendide qu’elle avait sous les yeux ». La climatologie pèse sur les organismes des êtres de papier que la romancière fait vivre, et l’échalier (mot choisi par elle) leur sert aussi bien de clôture que de pont pour leurs rencontres et leurs unions aléatoires.

Nous en resterons là afin d’éviter de dévoiler l’intrigue et les rebonds successifs du Célibataire, laissant les lecteurs juges et à même d’apprécier le déroulement de cette représentation de mœurs durant le black-out. Et nous terminerons sur cette dernière réflexion de Barthes (idem, Seuil, 1982), « qu’importe alors l’infonctionnalité d’un détail, du moment qu’il dénote “ce qui a eu lieu”… »

 

Yasmina Mahdi

 


  • Vu: 1963

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.